Pour retrouver la mémoire fin avril 2014

ibrahim ali

Février 95, le candidat du Front National des quartiers nord de Marseille se nomme Jean-Pierre Bauman. Robert Lagier, Mario d’Ambrosio et Pierre Giglio sont des militants frontistes de longue date. Ils forment une équipe zélée de colleurs d’affiches.
 
Un soir de collage, ils sont armés comme souvent de pistolets, Lagier est même un très bon tireur. Mario d’Ambrosio décide d’assurer la surveillance. Soudain, ils se retrouvent face à un groupe de jeunes noirs courant sur toute la largeur de la rue. Ils déclareront par la suite avoir cru se faire agresser alors que les adolescents sont le groupe de rap B.Vice et leurs amis qui sont en retard. Le dernier bus de nuit les ramenant chez eux va bientôt partir, ils doivent se dépêcher.
 
Lagier tire une première fois. La balle siffle juste au dessus de la tête de Soulé Ibrahima, l’un des jeunes qui fait mine de s’effondrer. Le groupe s’enfuit en rebroussant chemin. Deux autres coups claquent, une des balles atteint Ibrahim Ali dans le dos. D’Ambrosio à son tour fait feu vers les jeunes. Le patron du Modern Bar, situé à proximité de l’agression, avertit les pompiers et la police qui découvrent à leur arrivée une plaie au thorax, dans le dos, large de cinq millimètres. Ibrahim décède une demi-heure plus tard.
 
Pendant ce temps Lagier, d’Ambrosio et Giglio se séparent après une brève discussion et rentrent chez eux. Dès le lendemain matin, les dirigeants du FN se réunissent à leur bureau marseillais. Ils organisent la défense de leurs militants. Bruno Mégret déclarera « Lagier a été violement agressé….c’est la faute de l’immigration massive et incontrôlée…si nos colleurs n’avaient pas été armés, ils seraient probablement morts ». Sous le titre « aidez nos prisonnier » et sous la direction de Baumann, le FN ouvre une souscription pour soutenir les trois militants et organise un « Grand Loto au profit de nos prisonniers, n’oublions pas nos amis qui sont dans la peine ».
 
Roben Lagier, l’auteur du coup de feu mortel, a été reconnu coupable d’homicide volontaire, ainsi que de tentatives d’homicides volontaires et de violences avec armes. Il a été condamné à 15 ans de réclusion criminelle. Mario d’Ambrosio, auteur de plusieurs coups de feu, a écopé de 10 ans d’emprisonnement pour tentatives d’homicides volontaires.
 
Maître Collard est à l’époque l’avocat de la famille d’Ibrahim Ali. Les proches de la victime se disent aujourd’hui dépités : « Dix-neuf ans après, celui qui était notre avocat lors du procès de ses assassins, Gilbert Collard, est devenu un des porte-parole de Marine Le Pen ».   (trouvé sur le net)
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Durant le procès des colleurs d’affiche du FN, le groupe d’Aubenas de la Fédération Anarchiste (c’est à dire nous) débaptisa une nuit la Rue Nationale d’Aubenas, où se trouvait le siège local du parti facho, en collant sur les plaques officielles ainsi que sur le nauséeux local de nouvelles plaques « Rue Ibrahim Ali, jeune Français d’origine comorienne, lâchement assassiné par des militants du Front National ». Nous avions tout préparé : escabeau, plaques et appareil photo. 
Nous avons ensuite déposé communiqué de presse et pellicule dans la boîte de l’agence locale du Dauphiné Libéré… Naturellement, rien ne fut publié, la pellicule réclamée fut déclarée perdue et nous nous retrouvons seulement riches de ce souvenir.

Brahim_Bouarram

Brahim Bouarram, 29 ans, profitait seulement d‘une journée ensoleillée, il ne savait pas que des mains criminelles allaient le précipiter dans la Seine et mettre fin à ses jours.

Les auteurs venaient de quitter le défilé du front national. C’était le 1er Mai 1995.

Ce jour-là, il n’y avait personne sur le pont du Carrousel, le service d’ordre du FN avait laissé libre la queue de défilé, là où, pourtant, se produisent toujours les incidents. Là où, l’année précédente, David Halbin avait déjà «taquiné les pédés», en leur jetant de l’eau, en les frappant. Alors facile pour Halbin et ses skins d’agir en toute impunité. Halbin a désigné Bouarram qui marchait sur les berges à ses copains skins. Brahim est jeté à l’eau, il ne sait pas nager, le courant est fort. Brahim se noie. Il avait deux enfants.

Jeudi aura lieu une manifestation antifasciste avec comme mot d’ordre « L’extrême droite, on l’élimine ou en crève » par les antifascistes radicaux

Manif de l'année dernière. Avant qu'elle ne soit agressée par une quarantaine de nervis d’extrême-droite armés...

Manif de l’année dernière. Avant qu’elle ne soit agressée par une quarantaine de nervis d’extrême-droite armés…

tandis qu’un rassemblement en hommage à Brahim, organisé par différentes associations sera rendu sur les lieux du meurtre.

Pierre Tévanian, dans l’ouvrage Le Racisme républicain (éd. L’Esprit frappeur), analysait ainsi le silence assourdissant qui régnait autour de la commémoration de ce crime raciste :

Le 1er mai 1995, des skinheads participant à un cortège du Front National tuent un jeune marocain, Brahim Bouarram, en le poussant dans la Seine.

Huit jours plus tard, Jacques Chirac est élu président de la République, et l’éditorialiste politique de France 2, Alain Duhamel, fait ce commentaire :

« La campagne électorale a été adulte et civilisée : il n’y a pas eu de sang, il n’y a pas eu de mort ».

Cette campagne civilisée s’était ouverte, le 21 février 1995, par le meurtre d’un jeune Français d’origine comorienne : Ibrahim Ali, abattu d’une balle dans le dos par un colleur d’affiche du Front national.

Plus de trente ans auparavant, le 13 février 1962, huit manifestants communistes sont tués par la police parisienne. Le journal Le Monde parle du « plus sanglant affrontement entre policiers et manifestants depuis février 1934″.

Pourtant, quelques semaines auparavant, le 17 octobre 1961, la police parisienne massacrait par dizaines voire par centaines des Algériens qui manifestaient pacifiquement contre un couvre-feu discriminatoire.

Rappelons qu’en février 1934, la répression d’une violente manifestation d’extrême droite avait fait une dizaine de morts.

En octobre 1961, bien entendu, la connaissance exacte et exhaustive des faits n’est pas accessible. Mais la presse ne peut pas ne pas soupçonner que beaucoup plus de dix personnes ont été tuées [1]. Le journaliste qui compare Février 1962 à février 1934 en oubliant octobre 1961 fait donc comme si plusieurs dizaines d’Algériens valaient moins qu’une dizaine de Français – les huit communistes de Charonne ou les dix fascistes de février 1934.

En mai 1995, le commentateur qui affirme qu’il n’y a pas eu de mort ni de sang versé parle bien entendu au sens figuré. Il veut dire que les mots échangés par Lionel Jospin et Jacques Chirac durant la campagne électorale ont été courtois, qu’il n’y a eu entre eux ni injures ni invectives. Il reste que, pour parler ainsi de morts et de sang, et pour dire qu’il n’y en a pas eu, il faut que le commentateur ait oublié, ou mis de côté, ou en tout cas qu’il ait tenu pour rien la mort réelle et le sang réel d’Ibrahim Ali et de Brahim Bouarram.

On peut donc poser l’hypothèse qu’il y a, aux yeux de certains, des vies moins importantes que d’autres. Et que, quelle que soit la singularité de chaque situation, à des époques différentes, sous des modalités différentes, Brahim Bouarram, Ibrahim Ali et les dizaines de victimes d’octobre 1961 ont en commun d’avoir été des corps sans importance [2].

Des corps sans importance

Ou encore, pour emprunter un concept de Sidi Mohammed Barkat : des corps d’exception. En effet, si la haine a pu se déchaîner à ce point, dans un espace démocratique comme la France métropolitaine de 1961 [3], qui ne pratique plus la répression sanglante depuis la fin de la Commune, c’est parce que les Algériens sont à l’époque considérés comme des exceptions dans le genre humain, n’en faisant pas vraiment partie – donc comme des êtres à qui ne s’appliquent pas les Droits de l’homme [4].

En tant que corps d’exception, les Algériens (alors appelés « FMA », « Français Musulmans d’Algérie ») sont perçus comme des êtres infra-humains, ou pas tout à fait humains, donc comme des êtres dont la mort n’importe pas – ou pas autant que celle d’un « Français de souche ». Ils sont aussi perçus comme des êtres louches et inquiétants, violents par nature – donc des êtres qu’on a plus facilement le droit de tuer. Leur simple existence, ou du moins leur visibilité dans une manifestation politique apparaît comme un danger, voire comme une agression insupportable : l’exécution sommaire devient donc un acte de « légitime défense de l’homme digne d’avoir des droits ».

Ce qu’a bien montré Sidi Mohammed Barkat, et qui importe au plus haut point, c’est que l’image du corps d’exception est une production : s’il a suffi de trois journées pour que deux cent personnes soient assassinées, il a fallu en revanche un siècle pour qu’auparavant, ces personnes deviennent assassinables. Un siècle de production et de transmission de l’image du corps d’exception.

Cette image a été produite et transmise de génération en génération par les « propos de table », la littérature et le cinéma, mais aussi par les livres pour enfants, l’école et le discours scientifique [5]. Elle est enfin, dans une très large mesure, une production juridique : les statuts spéciaux fabriqués sur mesure pour le colonisé algérien ont habitué les esprits à penser qu’il était normal de soumettre le maghrébin à un traitement spécial. Par exemple, en instaurant la responsabilité collective, la Justice a accrédité et transmis l’idée que les Arabes sont tous les mêmes. Et le système électoral du double collège » et en donnant près de dix fois plus de poids à une voix de colon qu’à une voix de « FMA », a transmis l’idée qu’un « blanc » vaut dix Maghrébins. Cette idée a aussi été transmise par l’habitude de tuer dix prisonniers algériens lorsqu’un soldat ou un policier français était tué.

Si l’absence d’octobre 1961 dans la presse et dans les manuels est si grave, c’est que l’occultation des événements est la continuation de cette production du corps d’exception. En effet, en commémorant les morts de la Commune ou ceux de Charonne tout en oubliant ceux d’octobre 1961, les institutions et les organisations de gauche ont continué de transmettre l’idée – ou plutôt le sentiment confus – que certains crimes sont plus graves que d’autres, que certaines vies valent plus que d’autres, et que deux cent morts maghrébins, cela ne compte pas.

Aujourd’hui, cette idée est toujours dominante – quelles que soient les avancées qui ont pu avoir lieu ces dernières années. Il n’est donc pas étonnant que, depuis 1961, les représentations n’aient pas beaucoup changé, et que la crise économique ait servi aussi facilement de prétexte à la réactivation d’un profond racisme anti-maghrébin. Il n’est hélas pas étonnant qu’un Marocain et un Français d’origine comorienne, tous les deux basanés et présumés musulmans comme l’étaient les « FMA », aient connu, trente-cinq ans après, un sort analogue.

Il n’est pas étonnant, enfin, que le commentateur de France 2 ait oublié si vite ces deux corps sans importance, comme son confrère du Monde, trente-cinq ans plus tôt, avait oublié plusieurs dizaines de Maghrébins. Ce genre d’omission durera tant qu’octobre 1961 ne fera pas partie de la mémoire officielle, celle des programmes scolaires, des monuments et des commémorations. Seule une réforme profonde de la mémoire collective pourra rendre les élites, et plus largement l’ensemble de la société française, perméables à cette vérité qui paraît simple à comprendre mais que nous n’avons jamais vraiment apprise : une vie « algérienne », « marocaine », « franco-comorienne » ou « musulmane », vaut autant que n’importe quelle vie française, et que toute vie humaine.

Tant que ce travail ne sera pas fait à grande échelle, il faudra s’attendre à affronter le même type d’exactions.

 

[1] Sur l’impossibilité, à l’époque, de dire qu’on « ne sait pas », cf. J.-P. Sartre, « Vous êtes formidables », dans Situations, V, Colonialisme et néo-colonialisme, Gallimard, 1964

[2] Des différences demeurent, qui montrent que l’imprégnation du racisme n’est malgré tout pas la même aujourd’hui qu’en 1961 : en 1961, ce sont les forces de l’ordre qui massacrent en masse, dans une complète impunité, et en toute bonne conscience ; en 1995, l’acte est commis par des individus immédiatement qualifiés de criminels et inquiétés par la justice, puis condamnés, et la société civile réagit davantage (d’importantes manifestations ont lieu). Il reste cette troublante ressemblance : l’incapacité du journalisme politique à prendre en compte ces morts.

[3] Outre-mer, c’est autre chose : cf. Y. Bénot, Massacres coloniaux, op. cit., 1988

[4] Cf. S. M. Barkat, « Le colonisé comme corps d’exception » (http://www.17octobre1961.org) et Le corps d’exception, Éditions Amsterdam, 2005.

[5] Cf. É. Savarese, L’ordre colonial et sa légitimation, L’Harmattan, 1999

 

 

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