Fermez des écoles, vous ouvrirez des prisons

article publié le 25 juin sur le Monde libertaire version web

Le bout de langue qui dépasse entre les lèvres, le môme est concentré. A quatre pattes, il observe une mante religieuse en train de se déplacer sur une tige de verveine. Une mante religieuse dans une école publique, gratuite, laïque et obligatoire… Incongruité…

Un énorme bruit, une partie du préau a disparu.

Nous ne sommes pas dans un pays en guerre. Il y a bien les avions de chasse qui volent en rase-mottes mais non, nous ne sommes pas en guerre… Un Rafale qui passe, c’est une centaine de millions d’euros soit beaucoup de préaux, d’écoles qui vont avec ainsi que des armées d’enseignants, des tonnes de cahiers, de crayons et des montagnes de craies.

Parce que l’école du dompteur de mante religieuse, elle a encore un tableau noir. Un tableau en plusieurs parties pour que chaque niveau s’y retrouve. Ecole de campagne à classe unique.

Nouveau bruit plein de craquements, le préau a totalement disparu…

Nous sommes en guerre économique. Il faut savoir où frapper. Et c’est plus simple de viser une petite école tranquillement immobile qu’un Rafale qui passe. Même en rase-mottes…
Guerre économique alors on sacrifie les petites écoles de campagne pour faire des petites économies de campagne. Sans école, les jeunes couples désertent l’espace rural, foncent vers les villes et le « pays » se vide. Les Rafales ont alors le droit de voler en rase-mottes…

Là-bas, un peu plus loin, un groupe… un groupuscule de mômes jouent à un jeu carrément surréaliste issu de leur imagination débridée. Un ballon invisible passe de mains en mains avant d’atterrir sur le toit de la cabane. Une bonne raison pour escalader l’édifice en dépit de l’interdiction de l’instit.

L’instit, il ne semble plus là, presque transparent comme si un sort lui était tombé sur la tête. Une lettre, un courriel pour lui expliquer son prochain exil programmé. Pas grave au regard des hordes d’ouvriers jetés hors des usines. Juste une vie qui… au détour d’une lettre, d’un courriel… n’a plus le même goût ni la même saveur.

Il manque un morceau de toit au bâtiment condamné.

Quand il est arrivé dans cette école perdue au bout de la route, en 1993, il y avait en France 36 401 écoles primaires. Lui, il avait choisi une des 2 000 classes uniques, petites communautés de mômes de 5 à 10-11 ans. Le temps pour vivre et pour apprendre tranquillement sans le souci de « passer » dans la classe d’en-dessus… Môme, l’instit avait usé ses manches de blouse dans ce genre d’école.
Souvenirs de ces géants de « fin d’étude » qui l’aidaient en l’appelant « le marmot ».
À cette époque, c’étaient 13 000 classes uniques en France. Quand il est sorti de l’Ecole Normale – en 1980 – elles étaient encore 11 000. Plus que 8032 en 1989. Tout s’accélère, plus que 2 000 en 1993 et ensuite…

1993, l’instit arrivait dans un village d’un coin de montagne se désertifiant… Laissant le ciel ouvert aux Rafales d’une centaine de millions d’euros soit beaucoup de préaux, d’écoles qui vont avec ainsi que des armées d’enseignants, des tonnes de cahiers, de crayons et des montagnes de craies.

Par l’ouverture du toit, les livres trop longtemps retenus s’envolent comme dans une poésie à la Prévert. L’enfant oublie la mante religieuse, suit des yeux le vol des mots. Rire ou pleurer ?
Bizarrement, il aurait plutôt envie de pleurer. Il manque un mur à son école. Dessus, il y avait un poster avec les Droits de l’enfant…

Il regarde du côté de son instit. « Et nous, on va faire quoi ? »
L’instit serre les poings… « On va regarder l’école disparaître en n’oubliant pas qui nous l’a volée. »
« J’ai pas envie de prendre un bus tous les jours. Tu sais bien que je vomis chaque fois qu’on va à la piscine… »

Là-bas, dans son bureau, il y a un homme, une femme qui joue à détricoter les services publics d’éducation en zone rurale. Qu’un môme vomisse tous les jours en allant en exil dans une école imposée, ce n’est pas son problème.
Que des bus circulent cinq jours par semaine malgré le gros coup d’esbroufe de la COP 21, ce n’est toujours pas son problème.
Que des enfants perdent plus d’une heure par jour, cinq jours par semaine, alors qu’ont été mis en place de nouveaux rythmes scolaires pour raccourcir les journées trop longues ; ce n’est toujours pas son problème.
Cet homme, cette femme n’est là que pour gérer sans état d’âme.

L’Éducation Nationale oublie son rôle de service public pour s’affirmer comme agent normalisateur au service de l’État. L’heure n’est plus à la petite structure mais au regroupement synonyme de rendement à défaut de qualité. Détruire ce qui menace l’équilibre tranquille de l’Éducation Nationale. Parce que, dans les écoles à petite structure, le groupe « mômes – adulte » peut découvrir de nouvelles méthodes d’apprentissage basées sur la complicité et l’estime avec le temps pour. Les autres, on les laisse loin, là-bas où l’on entasse, découpe en tranches d’âge, en groupes pour normaliser. La concertation pour la gestion de l’ensemble pousse à l’inaction. Le Pouvoir est tranquille.

Craquement monstrueux, ne reste plus que le mur porteur du tableau noir.

« Tu crois qu’il sait ce qu’il fait, celui qui a décidé de fermer l’école ? »

Bien sûr qu’il le sait, le sombre tueur à gages de l’Éducation Nationale. Tout gonflé de son pouvoir décisionnel, il oublie juste qu’il n’est qu’un pion au service du libéralisme. Les rapports humains s’effacent, ne reste plus que la rentabilité.

« Là-bas / Comment ça s’dit / Jeudi / Dans ce jardin / Je n’en sais rien / Enfin / Jeudi, là-bas / Dans un trou / Entre les fleurs cassées / Dans un trou / Que s’est-il passé / S’amuse tout seul / Tout seul / Un petit enfant marrant […] » (Jean-Loup Dabadie : « L’enfant et l’avion »)

L’école a disparu. Restera plus qu’à rejoindre la vallée, cinq jours par semaines. Plus de poste, plus de boulangerie, plus rien. Des volets fermés, dix mois sur douze. Le présent est aux grandes surfaces, aux fermes-usines, aux écoles-usines… Les mômes… « Élevés en plein air » ? Même plus en rêve.ECOLE

Le bout de langue qui dépasse entre les lèvres, le môme est concentré. A quatre pattes, il observe une mante religieuse en train de se déplacer sur une tige de verveine. Une mante religieuse dans une école publique, gratuite, laïque et obligatoire… ah, oui !… Plus d’école.

Nous sommes en guerre économique. Il faut savoir où frapper. Et c’est plus simple de viser une petite école tranquillement immobile qu’un Rafale qui passe. Même en rase-mottes…
Guerre économique alors on sacrifie les petites écoles de campagne pour faire des petites économies de campagne. Sans école, les jeunes couples désertent l’espace rural, foncent vers les villes et le « pays » se vide. Les Rafales ont alors le droit de voler en rase-mottes…

« […] T’as vu l’avion c’est drôle / Où est passée la maison / Il pleut, il pleut bergère / Ils sont bien cachés mes frères / La la laire / Je vais les chercher mes frères / C’est drôle T’as vu l’avion? […] » (id)

Un rafale passe en rase-mottes. Si bas que le pilote a dû voir le doigt d’honneur du môme.

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