Tranche de Vian

Elle serait là, si lourde

locomotiveElle serait là, si lourde avec son ventre de fer et ses volants de laiton, ses tubes d’eau et de fièvre. Elle courrait sur ses rails comme la mort à la guerre, comme l’ombre dans les yeux. Il y a tant de travail, tant et tant de coups de lime, tant de peine et de douleurs, tant de colère et d’ardeur et il y a tant d’années, tant de visions entassées, de volonté ramassée, de blessures et d’orgueils.
Métal arraché au sol, martyrisé par la flamme, plié, tourmenté, crevé, tordu en forme de rêve… Il y a la sueur des âges enfermée dans cette cage, dix et cent mille ans d’attente et de gaucherie vaincue.

S’il restait un oiseau et une locomotive et moi seul dans le désert avec l’oiseau et le chose. Et si l’on disait : « choisis… » Que ferais-je, que ferais-je ?

gobe-mouchesIl aurait un bec menu comme il sied aux conirostres, deux boutons brillants aux yeux, un petit ventre dodu. Je le tiendrais dans ma main et son cœur battrait si vite… Tout autour, la fin du monde en deux cent douze épisodes…
Il aurait des plumes grises, un peu de rouille au bréchet et ses fines pattes sèches, aiguilles gainées de peau…

« Allons, que garderez vous ? Car il faut que tout périsse mais pour vos loyaux services, on vous laisse conserver un unique échantillon. Comotive ou zoizillon ? »

Tout reprendre à son début, tous ces lourds secrets perdus, toute science abattue si je laisse la machine..

Mais ses plumes sont si fines et son cœur battrait si vite que je garderais l’oiseau.

Boris Vian

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