L’assaut

article paru dans le Monde libertaire d’été n°1780

Ça sent la poudre autour de lui, Angel se poste à une fenêtre. Il n’a pas d’arme alors il sera juste là pour témoigner. Dans la rue, y a « un gallo » droit sur ses ergots qui dirige ses troupes. Ce coq n’a qu’une aile, Angel jure en le reconnaissant. Manquet, le renégat… Un ancien de la CNT qui doit son surnom de Manchot pour le bras perdu en attaquant la Banque de Tarragone tandis que la première guerre mondiale était là-bas, dans le Nord.

La première guerre mondiale… Des militants catalinistes avaient franchi les Pyrénées et s’étaient battus au côté des alliés convaincus qu’ils obtiendraient de facto une certaine forme de reconnaissance mondiale. Et que les sacrifices consentis leur ouvriraient les portes de l’autonomie et de l’indépendance.

En Espagne, la première guerre mondiale avait enrichi les déjà riches et appauvri les déjà pauvres… La colère montait dans les classes inférieures et moyennes. La Confederación Nacional del Trabajo comptait 15 000 membres en 1915, ils étaient 73 860 en 1918.

Angel, il la connait cette histoire… Parce que lui, il est encore à la confederación alors que l’autre, Eusebio Rodriguez Salas, maintenant il est au Partido Socialista Unificado de Cataluña (PSUC). Sale type, voyou, toujours prêt au coup de feu…

Le Manchot, devenu commissaire général grâce au ministre de l’ordre public de la Généralité de Catalogne Artemi Aiguader. Choisi pour son agressivité et son hostilité aux anarchistes.

Ça sent la poudre avec tous ses policiers prêts à donner l’assaut. Le bâtiment semble maintenant encerclé, les compañeros sont tendus et sur le point de se défendre… traitres de socialistes !…

Des coups sont donnés dans la porte. Les policiers sont sûrs que les militants cénétistes vont obéir alors ils hurlent des ordres. Angel ne les comprend pas, pourquoi parlent-ils en français maintenant?

Hier soir, 2 mai, un ami de la FAI (Federación Anarquista Ibérica) est tombé, tué au cours d’un accrochage avec des gars de Estat Català, un petit parti lié à Lluis Companys au sein de Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), La Gauche Républicaine de Catalogne . Companys, le Président de la Généralité de Catalogne, n’avait pas supporté de voir sa communication avec le Président de la République espagnole coupée par un standardiste cénétiste qui préférait donner la priorité aux appels liés à la lutte contre les troupes franquistes…

Alors, le Manchot était venu avec 200 policiers pour prendre le Central téléphonique. Et, comme les cénétistes ont résisté,  Eusebio Rodriguez Salas est allé appeler la guardia nacional

Les policiers ont défoncé la porte et ont envahi le local.

Ça sent la poudre dans la tête d’Angel, témoin impuissant de la prise du Central téléphonique de Barcelone ce lundi 3 mai 1937. Autour de lui, les compañeros sont allongés par terre, Les policiers envoyés par le gouvernement socialiste s’en donnent à cœur joie : les bureaux sont renversés, les militants brutalisés, ça sent la poudre dans la tête d’Angel…

Ce 3 mai 1937, la République espagnole combat la Révolution sociale, Barcelone la rouge et noire sort les armes pour se défendre. Angel, devine plus qu’il ne voit les barricades dressées par les différents groupes… «Police partout, justice nulle part !» Pourquoi ces clameurs en français ? Angel regarde autour de lui. Il voit les policiers qui poursuivent leur sale boulot sans se soucier de lui. Invisible et invincible… Il survivra pour raconter…

Ce 3 mai 1937, les policiers ont investi les clochers des églises. Les anarchistes sont plutôt dans le Barrio Chino, ce quartier appelé quartier chinois dans les années 20 parce qu’à cette époque le quartier chinois de San Francisco était l’exemple souvent cité de quartier pourri où régnaient insécurité, alcoolisme et prostitution. Et dans le Barrio Chino catalan, El Raval, c’est rude, très rude…

Angel retournerait bien faire un tour dans ces rues coupe-gorges mais, pour l’instant, il est juste là au milieu de la terreur policière. On ne le voit pas mais lui voit ces deux compañeros embarqués sans aucun ménagement. Et cette odeur de poudre dans la tête…

Retourner boire une absinthe au bar Marsella et croiser Georges Orwell comme l’autre jour… Mais pour l’instant, il y a ce lieu que gère la CNT et que le pouvoir socialiste veut écraser… Couper les têtes qui dépassent ou penseraient trop librement.

Lluis Companys, le Président de gauche préfère écraser les militants anarchosyndicalistes plutôt que de lutter contre celui qu’il dit être son ennemi. Les troupes gouvernementales envoyées au front étaient très largement sous équipées alors qu’à contrario les troupes loin à l’arrière avaient tout ce   qu’il fallait pour contrôler, maîtriser, réprimer les travailleurs en mal de révolution sociale.espagne 36

Lluis Companys avait pourtant été très clair : « Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est… » La mémoire d’Angel vient maintenant de lui faire défaut pour la fin de la phrase. Ou de la fin de la farce… Et pourquoi le Président avait-il parlé en français ?

3 mai 1937, les traitres socialistes veulent écraser les rêves d’Angel en faisant taire la confederación. Dehors, dans les rues de Barcelona les barricadas se montent… «A las Barricadas! A las Barricadas! Por el triunfo de la confederación.» Angel chante en silence les mots de Valeriano Orobón Fernández.

Chanter en silence pour rester invisible et invincible. Il survivra pour raconter…

Les policiers continuent leur sale boulot. Dans la rue, la colère monte contre la enième trahison de ce gouvernement se disant de gauche…

« Angel ! Angel ! Est-ce que tu m’entends ? Levez-lui les pieds… Angel ! Serre ma main si tu m’entends… »

Angel sent qu’il n’est plus invisible. Il ne connait pas la voix qui connait son prénom. Plus d’odeur de poudre. On lui a mis un truc sur la bouche et un air frais l’aide à respirer. Il ouvre un œil, reconnait des copains de son syndicat CNT. Des jeunes qui se moquent un peu de lui quand il se met à rabâcher les journées de mai 1937, quand il était jeune comme eux. C’était la guerre qu’il a fait. Eux, c’est l’état d’urgence qu’ils subissent…

« Salut, ne bougez pas tout de suite et puis… c’est encore bourré de flics… »

Il est jeune, souriant. Surement un jeune étudiant en médecine venu donné un coup de main aux équipes médicales. Pour soigner les victimes de la police.

Angel se rappelle. Ces jeunes rentrés dans le local syndical, la police qui veut envahir le local, la porte enfoncée à coup de bélier. Et puis les policiers qui foncent, menacent, bousculent, matraquent, gazent. Et ses poumons qui se bloquent sous l’effet des gaz lacrymogènes. Et le moment où il a sombré peut-être pour devenir invisible et invincible…

 «A las Barricadas! A las Barricadas! Por el triunfo de la confederación

 

Toute ressemblance avec des faits réels présents ne serait que volontairement volontaire…

 

 

 

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