La mémoire est une abstraction blanche

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      En juillet 2013, une association de sauvegarde du patrimoine met au jour, lors de travaux de restauration d’une tranchée, les ossements d’un poilu enseveli là depuis 1915, identifiable grâce à sa plaque de métal pas tout à fait effacée. À quelques mois du top-départ des grands flonflons prévus pour le centenaire, la découverte tombe à pic : Albert Dadure, 20 ans, tombé à l’ennemi cinq mois après avoir été mobilisé, sera le héros de la toute première cérémonie du centenaire dans la Marne. Et c’est ainsi qu’en grandes pompes, le 7 février dernier, il rejoint les quelques 22 000 corps – dont près d’une moitié « connus de Dieu seul » – artistiquement alignés sous les interminables rangées de petites croix très blanches, très propres, très droites, de la nécropole de Minaucourt.

Albert a droit à une fanfare, à de poignants discours joliment parsemés de mots émouvants – sacrifice, bravoure, honneur – et de phrases inoubliables où « ces chemins dont on ne revient jamais et qui montent à l’histoire » tracent des autoroutes de grandiloquence satisfaite. Sa photo, postérisée au format 3 mètres sur 2, domine un pince-fesses tricolore imbu d’un genre de dévotion compassée qui se prend très sincèrement pour du respect.

Et ça lui fait une belle jambe, à l’Albert. Deux, même : fémurs, tibias, péronés, les os blanchis sont intacts, rangés en ordre sous l’infinité vert tendre d’une pelouse parfaite semée à perte de vue de croix impeccablement chaulées.

Mais pourquoi les mémoriaux sont-ils toujours si blancs ?
Par quelle indécence la boue noire, les poux grisâtres, les rats sales, les chairs brunes calcinées, les troncs sans couleur déchiquetés sur pied, les terres ocres sur-labourées, piquées de métal noirci, l’écarlate sombre des corps éventrés, toutes les couleurs de l’horreur enfin, sont-elles niées sous cette virginité éclatante, trop propre, trop lisse, trop brillante ?
Par quelle connerie immonde l’architecte de la nécropole de Verdun a-t-il donné au mémorial de là-bas la forme obscène d’un gigantesque glaive planté dans le sol, blanc à s’en péter les yeux les jours de soleil, et comme plongé jusque la garde dans le corps de ceux qui y sont ensevelis ? Pourquoi tous ces autels de la mort en masse sont-ils déguisés en Disneyland de la virginité kitsch ?
Ces croix sont toutes les mêmes : ces hommes sont donc les mêmes. Ils sont un seul homme, ils sont un soldat, et le soldat est glorieux, valeureux et pur. Un soldat blanc.

C’est qu’il en faut, de la peinture blanche, pour laver la trouille, le découragement, la douleur, les cris, la résignation de troupeaux somnambules jetés à l’abattoir d’un énième assaut vain ; c’est qu’il en faut, de la céruse, du blanc de Meudon, de la chaux, pour habiller tout cela d’un semblant de raison. Pour transformer les victimes en héros.
C’est qu’il en faut, des peintres, pour blanchir un assassinat…

« Et reconnaissons à ceux qui sont morts quelque chose qui, aujourd’hui, nous dépasse : de la grandeur, et du courage », nous dit le site de La main de Massiges, l’association qui a retrouvé la dépouille d’Albert… Quelle belle connerie ! Les mutins de 17 sont là pour nous rappeler que, passé l’élan conditionné du début, pour la majorité des gamins plongés dans ce chaos, le courage s’est très vite résumé en une devise : « Tu craindras ton chef plus que l’ennemi. »

Je suggère à tous les meurtriers d’adopter désormais cette tactique de défense imparable : « Ah pardon Monsieur le Juge, je ne l’ai pas tué : il est mort sacrifié pour mon bon plaisir, c’était sublime, héroïque, et je m’en vais de ce pas lui dresser un autel… »

L’illusion de l’intime

Le classement méthodique de son bétail par l’armée, et le soin jaloux qu’elle met à conserver ses fiches, fait qu’on peut facilement croire en savoir beaucoup sur Dadure : en consultant les archives militaires, on apprend ainsi qu’avant la boucherie Albert Joseph Hyacinthe Dadure était cultivateur dans une petite commune bordant le littoral de Basse-Normandie. 1 mètre 75, cheveux châtains, yeux gris, front moyen, nez rectiligne, visage ovale. Degré d’instruction :  2, c’est-à-dire qu’il savait lire et écrire, mais pas compter – ce qui, finalement, est peut-être une chance qui lui a évité l’angoisse de savoir estimer un peu trop précisément son espérance de vie…

Ces archives du ministère de l’Intérieur, tout comme les archives familiales et les fonds archéologiques, sont, évidemment, à l’occasion des commémorations du centenaire, surexploitées. Pas une expo qui ne montre ces petites fiches matricules gracieusement mises à disposition du public sur Mémoire des hommes, le site du ministère de l’Intérieur fraîchement repeint pour l’occasion ; pas un musée qui ne présente lettres et photos de poilus, objets personnels des soldats retrouvés dans les tranchées…
Tout cela censé nous rappeler que, derrière chaque soldat, se cachait un homme. Comme si le fait de mettre à disposition ces documents qui nous donnent l’illusion de toucher à l’intime du soldat habillerait les états-majors de quelque humanité…

Tu veux la voir de tes yeux, l’humanité des états-majors ? Il suffit, par exemple, de consulter les journaux de marche et des opérations mis à disposition, toujours sur Mémoire des hommes, pour constater la différence de traitement entre officiers et simples soldats : à la veille du décès de Georges, frère de mon grand-père disparu en mars 1915, l’officier écrit, après avoir relaté les affrontements du jour : « Nos pertes furent importantes, surtout en cadres. » Et, sous la liste nominative, avec leur grade, des huit officiers morts ou blessés au combat, suit la phrase : « Troupes : 21 tués, 39 blessés, 16 disparus… » Tandis que, le lendemain, est décrit par le même comme une « journée assez calme. Le régiment devient garnison de tranchée. Pertes : 40 tués, 51 blessés, 28 disparus »… Toutes les morts ne se valaient pas, visiblement, et prétendre reconnaître individuellement aujourd’hui ceux qu’on n’a fait que quantifier dans une masse anonyme est une belle supercherie.

Ce site, Mémoire des hommes, ces archives prétendant prendre l’humain en compte ; c’est, finalement, un peu comme le glaive de Verdun planté ironiquement par l’État dans les corps de milliers de gamins assassinés aux tranchées, pour qu’ils y meurent une seconde fois : tout cela ne rend hommage à rien d’autre qu’à la guerre.

« Durant plus de quatre années, le centenaire de la Première Guerre mondiale permettra à l’ensemble de la société française de redécouvrir les liens intimes qu’elle entretient avec son souvenir », peut-on lire sur un programme estampillé Centenaire…

La bonne blague !
Il n’y a aucun lien à faire entre un jeune paysan de 20 ans ouvert à toutes les promesses, et ce tas d’os auquel les promoteurs actuels de la Patrie-Reconnaissante se félicitent aujourd’hui de pouvoir donner un peu plus qu’un nom.
Albert a été assassiné le 7 septembre 1914, jour de sa mobilisation, et son assassinat était préparé de longue date, depuis les bancs de la communale où il apprenait consciencieusement à haïr le Boche.
Tout ce qui s’est passé après, les tranchées, les premières lignes, ce temps de sursis où il n’était pas encore tout à fait un cadavre, unité qui ne compte pas parmi ceux qu’on ne fait que compter, tout cela l’avait déjà retiré du monde des vivants, au moment même où il y était entré.
« On en a tant vu que les sens s’émoussent, que le cœur se blase. L’inhumaine cuirasse nous protège de sentiments trop humains1… » « Plus rien ne nous fait rien2. »

La France a pris en 1914 la vie d’Albert ; en prétendant aujourd’hui le connaître et retracer son histoire, elle lui vole sa mort. Enseveli sous l’immensité trop nette de ce champ de croix, Albert restera pour toujours rien de plus qu’un soldat, un symbole, c’est-à-dire pas grand-chose en somme, rien d’un homme en tous cas, rien qui ressemble à lui tel qu’il était vivant, fils, enfant, marchant le long des plages ou courant sur les chemins de campagne.

Identifié, classé, fouillé par l’État, il n’est pas plus ce jeune Normand aux yeux clairs pour lequel on nous voudrait de la compassion : il devient un soldat d’autant plus héroïque qu’il avait 20 ans et n’était qu’un simple paysan sans grande éducation. Son identité reconstruite, son intimité même, devient partie intégrante de la dimension idéologique, un symbole bien plus qu’un souvenir.

À vrai dire, cette appropriation massive des morts ne s’est pas organisée sans mal

Quand, juste après la fin des conflits, il s’est agi de savoir que faire des corps restés en masse sur un front dévasté qui s’étend de la Manche à la frontière suisse, les discussions furent houleuses : en 1919, on crée donc une Commission nationale des sépultures militaires chargée de préparer une loi définitive sur l’emplacement des cadavres. Toute la question est de savoir si ceux-ci doivent être regroupés dans des cimetières militaires permanents qui seraient créés sur l’ancien front, petits soldats pour l’éternité, ou si les familles auraient éventuellement le droit de les récupérer…Et, à vrai dire, le nom seul de la commission tend à suggérer que, pour l’État, la question est tranchée avant même d’avoir été posée. « Quand on lit le rapport, […] il n’y a aucun doute que les intentions du gouvernement sont d’interdire indéfiniment les transports3. »

Il y a urgence à régler le problème : depuis l’armistice, les demandes des familles souhaitant récupérer les restes de leurs proches se sont faites de plus en plus nombreuses et pressantes et, en l’absence de réponse, malgré un moratoire proscrivant pendant trois ans le rapatriement des corps vers l’intérieur « en raison des conditions dangereuses de circulation dans la zone armée », on voit chaque jour débarquer des parents de militaires décédés venus la nuit fouiller les champs de bataille pour reprendre « leurs » corps, en toute illégalité. Un véritable trafic s’organise, où des entrepreneurs de pompes funèbres prêts à détourner la loi dans une compassion pas toujours dénuée d’intérêt se mêlent à des opportunistes franchement véreux profitant de la peine des familles pour leur offrir des services très chèrement payés.

Intenter des actions contre ces familles en deuil serait pour le moins malvenu, et les autorités, mises devant le fait accompli, ferment les yeux, de façon plus ou moins contrainte. Les rares procès sont clos sans suite : l’opinion publique est très largement favorable au « droit moral des familles à démobiliser leurs propres morts ».
Le président de la cour d’appel d’Amiens conclue, dans le rapport de la commission, que « l’opinion […] se révolterait contre la traduction devant le tribunal de police correctionnelle sous une prévention en apparence déshonorante de gens particulièrement dignes d’égards, et la presse ferait bientôt entendre de véhémentes protestations ». La seule solution est donc d’agir plus vite que les familles…

Les conditions clandestines de ces rapatriements sont évidemment source d’une grande inégalité : seules les familles les plus riches peuvent avoir la consolation de voir leurs proches réintégrer les sépultures familiales. Et c’est cette inégalité qui fournira à la commission le premier argument en faveur d’une inhumation collective dans des cimetières militaires : « S’il y a un cas où la justice [sociale] est due à tout le monde, c’est bien celui-ci. Beaucoup de familles, en effet, sont dans l’impossibilité d’aller chercher leurs enfants en automobile […]. Ce serait dans le pays une véritable exaspération si l’on voyait que seuls peuvent faire revenir leurs enfants ceux qui ont les moyens de dépenser les huit ou dix mille francs réclamés pour ce transport par des entrepreneurs peu scrupuleux4. »

Sur cet argument, on peut cependant être quelque peu circonspect : l’inégalité prétendument crainte existe, de fait, déjà, et il ne tient à l’État pour la régler que de décider d’un subventionnement, même partiel, des transports. Pinailler sur le coût d’une prise en charge par l’État, alors que celui-ci prévoyait, s’il n’y avait eu la capitulation allemande, de continuer au moins jusque l’année suivante une guerre qui a coûté, selon les estimations, près de 325 millions de francs-or par jour5, cela ressemblerait à du foutage de gueule…

Et, de fait, les réels arguments idéologiques ne tardent pas à s’exprimer, dans la droite ligne blanche et aveuglée qui a présidé à l’architecture géométrique des mausolées qui seront construits bientôt : « Moi, j’estime que mon fils, officier ou simple soldat, doit rester au milieu de ceux avec qui il a combattu ; il a conduit ses hommes au feu et je désire qu’il reste au milieu de ses camarades, que le combat continue pour lui, qu’il soit sur la frontière et qu’il inspire aux générations futures, en cas d’attaque nouvelle, le désir de défendre la patrie », argumente Henri De Moüy. Et Paul Doumer de renchérir : « Quand vous verrez l’admirable cimetière de 25 000 Américains de Romagne, vous voudrez que nous en ayons de semblables partout où nos fils se sont illustrés. Ils ont vécu ensemble, ils se sont battus ensemble, ils ont ensemble sauvé le pays ; ils doivent rester réunis dans la mort comme ils le furent dans la gloire. »

Petits soldats pour l’éternité, nul ne saura que vous êtes morts pour rien si l’on vous dit mort pour la gloire…

Sous la pression populaire, la commission finira, en 1920, par proposer un compromis voté à l’Assemblée : les familles qui le souhaitent auront deux ans pour rapatrier les corps de leurs proches dans l’intimité du cimetière familial, tandis qu’une aide annuelle sera accordée à celles qui consentiront à laisser leurs soldats sur l’ancien front. Près de 240 000 familles vont opter pour cette seconde solution.

Le mensonge patriotique a tué 8 millions de gamins, et le déguisement de leur mort entretient le mensonge, préparant les guerres suivantes. Si Albert Dadure était resté chez lui, dans son petit village de Normandie bordant la mer, il n’aurait finalement peut-être gagné qu’un sursis de trente ans avant d’être mitraillé dans les combats du Débarquement lors de la boucherie suivante : Albert habitait Sainte-Mère-l’Église…

Et la patrie, qui décidément n’a rien compris à rien, qui voudrait aujourd’hui nous apprendre à haïr le Rom ou le musulman d’apparence, commémore cent ans plus tard avec fierté ceux qu’elle a elle-même assassinés, avec les mêmes rengaines qu’en 1914, courage, honneur, sacrifice et autres bondieuseries laïques…

Dans son poème de 1919 cité en introduction, Dorgeles craignait que l’on n’oublie… Pourtant, le pire qui puisse arriver à ces quelques neuf millions de jeunes gens assassinés, c’est que l’on se souvienne mal.

Ce ne sont pas des cérémonies qu’il faudrait attendre pour eux, ce sont des excuses.

Pola K.
Fédération anarchiste, groupe de Béthune

1  Romain Darchy,  ancien poilu puis grand résistant mort en 1944.
2
  Journal d’Aimé Garçin, cavalier du 7e régiment de cuirassiers, 8 octobre 1915.
3
  Paul Doumer, première séance de ladite commission, le 31 mai 1919.
4
  Paul Doumer, séance du 31 mai 1919.
5
  Le coût de cette boucherie a été estimé à 496 milliards de francs-or, pour très exactement 1 530 jours… soit plus de 324 millions par jour.


Note : Cet article est extrait, en avant-première, du Monde libertaire hors série n° 57 : « Morts par la France », à paraître le 18 septembre dans tous les (bons) kiosques ou sur abonnement.

Vous pouvez retrouver cet article sur le Blog du Monde libertaire sur Mediapart

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