Jaurès, le mythe errant. août 2014

Café Le Croissant 31 juillet 1914...

Café Le Croissant 31 juillet 1914…

31 juillet 1914, café du croissant, quelques grammes de plomb allaient transformer un politicien controversé en légende. Jean Jaurès, puisqu’il s’agit de lui, était un orateur et parlementaire socialiste qui s’était notamment illustré par son pacifisme et son opposition au déclenchement de la première guerre mondiale.

Son opposition à la première grande boucherie qui se profilait à l’horizon lui avait valu des critiques incendiaires qui se traduisaient littéralement par des appels au crime.

   Charles Péguy écrit dans le Petit Journal daté du 22 juin 1913 : « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous un traître pour nous poignarder dans le dos. »  L’auteur catho va même jusqu’à comparer J. J. à Louis Capet le XVIe : « Je suis un bon républicain. Je suis un vieux révolutionnaire. En temps de guerre il n’y a plus qu’une politique, et c’est la politique de la Convention nationale. Mais il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention nationale c’est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix ».  Les tambours couvrant la voix de Jaurès rappelant ceux qui couvrirent la voix de Louis XVI en route pour la guillotine. Un peu pour laisser entendre que J.J. était en train de trahir la France au profit de l’Allemagne comme Louis XVI avait trahi en appelant ses collègues les princes teutons à la rescousse.

Charles Maurras l’ultranationaliste écrit dans l’Action française : «Jaurès, c’est l’Allemagne.»

   Dans son journal Paris-Midi, un chroniqueur mondain qui ne restera célèbre que pour ceux et celles s’intéressant au concours de miss France (il en est le créateur), Maurice de Waleffe  est on ne peut plus explicite : «Le général qui commanderait à quatre hommes et un caporal de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle n’accomplirait que son devoir.»

   Le 31 juillet 1914, Raoul Villain démontra qu’un seul homme suffisait.

Pour les cocoricons nationalistes, pour le gouvernement, pour les industriels de la mort des autres, Jean Jaurès représentait ainsi  le traître, l’agent de l’ennemi, l’homme à abattre. Ce fut fait…

                Pourquoi tant de haine ?

   Depuis 1905, un service militaire obligatoire de deux ans remplace l’ancien « tirage au sort » et envoie dans les casernes tous les citoyens males de 21 ans. Plus d’échappatoire possible si ce n’est un sévère problème physique.

En 1913, un projet de loi veut faire passer la durée du « sévice » à trois ans. Cet allongement lié à la situation internationale, européenne permettrait à l’Etat-major  un plus grand stock de chair à canons. L’armée française disposerait de 740 000 hommes contre 520 000 précédemment. Les trouffions râlent dans les casernes, les socialos et les radicaux ferraillent à l’Assemblée Nationale.  Jaurès vitupère à la tribune.

   6 mars 1913, il interrompt le ministre de la guerre présentant le projet de loi : « C’est de la folie ! » « C’est un crime, contre la République, et contre la France ! »

Pour lui, pour les socialos, pour les radicaux, tout augure une guerre proche avec l’Allemagne.

Jaurès avait étudié la guerre, les armements, les stratégies, les assauts. Voyant la mortelle efficacité des canons et des mitrailleuses, il avait fait ses calculs. Les 150 000 morts, 300 000 blessés de la guerre russo-japonaise font peur. Si un conflit limité à deux pays, dans une région majoritairement rurale comme étaient la Mandchourie et la Corée pouvait faire autant de victimes, disait-il, combien de millions de victimes ferait une guerre entre les grandes nations au cœur de l’Europe industrielle ?

Jaurès au Pré-St-Gervais

Jaurès au Pré-St-Gervais

   Le 25 mai 1913 la SFIO organise une grande manif sur la butte du Chapeau-Rouge au Pré-Saint-Gervais ; elle rassemble environ 150 000 personnes. On retrouve Jaurès sur un camion qui sert aux différents orateurs de tribune, drapeau rouge à la main, parlant entre autres des Communards : ils n’ont pas « lutté pour se ménager de vains honneurs, pour les joies du pouvoir, ils avaient combattu pour préparer un avenir de justice. »

Juillet 1913, Jaurès., à la chambre,  interpelle le gouvernement sur les mutineries dans les casernes (Toul, Rodez…), reprochant au gouvernement d’oublier la Révolution française et le 4 Septembre (1970 proclamation de la IIIe république). En réponse Louis Barthou demande à Jaurès de ne pas injurier, par un rapprochement « déshonorant », les hommes qui en 1792 défendaient la France, à Valmy, ou ceux qui en 1870, autour de Gambetta, organisaient la défense nationale, en les assimilant à ceux « les malfaiteurs », « les criminels » voulant « saboter la défense nationale et détruire la patrie ». L’affichage du discours est voté par 317 voix contre 141.

   7 août 1913, le texte de loi est adopté par 245 voix contre 36. Le lendemain, la loi est publiée au Journal Officiel.

La première grande boucherie eu lieu. Et nous voilà un siècle plus tard.

   Nous voilà à baigner au milieu des commémorations diverses et variées. Les « décideurs » aiment bien offrir au peuple des figures historiques qu’ils n’ont pas manqué de s’approprier. Faute d’une tête d’ancêtre respectable à mettre sur la hotte de la cheminée chacun, y va de ses références. L’affront national a sa Jeanne d’Arc, on a eu Sarkozy piquant Guy Môquet aux communistes… Alors Jean Jaurès… ils n’allaient pas se gêner… Raison de plus de mettre les pieds dans le plat…

Jaurès, pacifiste ?

   Oui, si nous nous référons à la définition que propose Wikipédia :

Pacifisme : Doctrine et l’action des partisans de la paix ou du rétablissement de la paix. Les socialistes d’avant 1914 (Jean Jaurès) , les Zimmerwaldiens durant la première guerre mondiale, les opposants aux guerres coloniales ou les partisans de la paix professent un pacifisme qui n’est pas toujours assimilable à la non-violence. La vision du pacifisme associé à une personne refusant le recours à toutes formes de violence est par contre beaucoup plus répandue.

      Jaurès « l’apôtre de la paix » ?

Jaurès était opposé aux guerres coloniales mais admettait la colonisation à condition qu’elle soit un vecteur de progrès pour les peuples colonisés. Il râlait un bon coup pour dénoncé la violence et le racisme exercé au nom de la France tout en considérant comme bénéfique l’apport de la France pour ces peuples qui devaient sûrement vivoter avant l’arrivée des conqué…pardon des colonisateurs français. Naturellement, il allait de soi pour Jean Jaurès que la conqué… pardon… que l’arrivée bénéfique du drapeau tricolore dans ces lointaines contrées peuplées de gentils sauvages pouvait se faire sans l’accompagnement d’une armée de soudards…

    » …Quand nous prenons possession d’un pays, nous devons amener avec nous la gloire de la France, et soyez sûrs qu’on lui fera bon accueil, car elle est pure autant que grande, toute pénétrée de justice et de bonté. Nous pouvons dire à ces peuples, sans les tromper, que jamais nous n’avons fait de mal à leurs frères volontairement : que les premiers nous avons étendu aux hommes de couleur la liberté des Blancs, et aboli l’esclavage […]; que là enfin où la France est établie, on l’aime, que là où elle n’a fait que passer, on la regrette; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante; que là où elle ne brille plus, elle a laissé derrière elle un long et doux crépuscule où les regards et les cœurs restent attachés. « 

 » … L’Alliance a bien raison de songer avant tout à la diffusion de notre langue : nos colonies ne seront françaises d’intelligence et de cœur que quand elles comprendront un peu le français. (…) Pour la France surtout, la langue est l’instrument nécessaire de la colonisation. (…)
Il faut que les écoles françaises multipliées, où nous appellerons l’indigène, viennent au secours des colons français, dans leur œuvre difficile de conquête morale et d’assimilation. (…)
Sur un million de Kabyles et d’Arabes, un centième à peine est passé dans nos écoles qui sont trop rares ; le reste nous ignore tout à fait et n’est français que par la conquête. Or quelle doit être notre ambition ? Que les Arabes et les kabyles, commandés par des officiers français, servent à la garde et à la police de l’Algérie, de telle sorte qu’une bonne partie de l’armée d’Afrique puisse en cas de péril aller à une autre frontière : qu’ils entrent peu à peu dans nos mœurs politiques et participent à l’administration de rares affaires, enfin qu’ils deviennent le plus possible des producteurs. Mais si nous n’enseignons pas le français aux plus intelligents d’entre eux, comment pourrons-nous les subordonner à nos officiers (…) ? « 

Extraits du discours pour l’Alliance Française Albi, 1884 (in  Raoul Girardet : Le nationalisme français, Ed. Seuil, 1983)

   Où l’on voit que notre « apôtre de la paix » envisageait sans aucun souci de transformer les colonisés en chair à canon subordonnés aux officiers bien de chez nous…

           Oui mais dans quelle armée ?

Fin du XIXe, le massacre de Fourmies (1er mai 1891, une manifestation pacifique d’ouvriers. « C’est les huit heures qu’il nous faut !« . L’armée tire sur la foule Bilan est de neuf manifestants militairement assassinés, 35 blessés) et l’Affaire Dreyfus ont dopé l’antimilitarisme à gauche. On ajoute à cela un profond sentiment antipatriotique essentiellement chez les anarchistes et les syndicalistes.

Et Jaurès, il pense quoi ? Jaurès est profondément patriotique, républicain, parlementariste et socialiste.  Pour lui et ses « disciples », la France n’est pas n’importe quelle nation, c’est celle de la Révolution,  et la défendre c’est donc défendre les libertés humaines de tous les peuples et de tous les hommes (quant à l’impérialisme colonial, voir plus haut, il n’est pas vu comme un bellicisme mais comme une œuvre de diffusion du progrès).

Jaurès avant d’être « laïcosanctifié » comme un apôtre de la paix était en réalité ce qu’on pourrait appeler un apôtre de la nation en armes.

          Propositions de Jaurès pour « une armée nouvelle » :

Jaurès n’aime pas les soldats d’active (les militaires de carrière ainsi que les conscrits des deux ans) susceptibles de prendre part à des « coups de main » comme à Fourmies ou à des guerres d’agression ou de conquête. De plus, en cas d’agression par un pays voisin, les régiments d’active encasernés seraient d’une efficacité moindre que l’armée des réservistes surgissant de toutes parts.

Jaurès imagine donc une organisation inspirée du modèle suisse, une armée de milices.

L’encadrement serait mixte, les officiers professionnels au sens propre du terme n’en constituant plus que le tiers, et de toute façon ils seraient formés à l’Université avec les autres cadres de la nation. Les deux autres tiers seraient issus des rangs des réservistes civils. Les soldats n’accompliraient que six mois en caserne devenue une “ simple école ” de recrues mais recevraient une préparation militaire dès l’âge de dix ans et seraient ensuite soumis à des exercices jusqu’à l’âge de trente-quatre ans.

« Le pouvoir est au bout du fusil. Le fusil est au fond du placard… »

Ainsi donc, dans cette armée idéale, sous chaque citoyen se cacherait un soldat. Quid des antimilitaristes ? On réprime ?

Jaurès « Un patriote antimilitariste » c’est le titre d’un papier de Rémy Cazals, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Toulouse-Le Mirail (Samedi, 29 Mai, 2010). Papier trouvé sur le site de l’Huma. En voici la conclusion :

   « […] Jaurès antimilitariste ? Pour trouver les moyens financiers des réformes sociales, il faut, selon lui, réduire les dépenses de l’armée. Avant même l’affaire Dreyfus, Jaurès condamne l’esprit de corps des officiers supérieurs. Son livre l’Armée nouvelle a pour surtitre l’Organisation socialiste de la France. Jaurès est un antimilitariste auteur d’un épais livre sur l’armée. C’est un patriote antimilitariste. »

Allons donc : Jaurès propose que chaque citoyen soit instruit dans une caserne puis soumis à des exercices militaires jusqu’à 34 ans. Que les mômes de 10 ans soient préformés à la chose militaire. Jaurès propose un encadrement « pâté d’alouette » avec un tiers de militaires professionnels. Jaurès, parlementariste, laisse le soin aux élus de définir ce qu’est une « bonne guerre »…

   Jaurès antimilitariste… brillant foutage de gueule.

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« Oui, mais vous les anars, vous aviez bien des milices durant la guerre d’Espagne… »

miliciens CNT-FAI

Des miliciens CNT-FAI partant pour là où il pleuvait du sang et des larmes

Un peu d’histoire : 1936, Espagne, une guerre civile oppose le camp nationaliste au camp républicain. Les libertaires de la CNT et de la FAI organisent des milices fonctionnant en colonne :

Le « groupe » ou « peloton » de vingt-cinq hommes était l’unité de combat la plus simple. Les soldats choisissaient eux-mêmes un délégué, révocable à tout moment, chargé de les représenter. La « centurie » était le groupement de quatre pelotons, soit une centaine d’hommes, avec un délégué de centurie. Le « bataillon » ou « regroupement » était composé de cinq centuries, soit cinq cents hommes, et avait son propre délégué élu. La « colonne » était la somme des regroupements existants. Un délégué général de la colonne était élu. À la tête de la colonne se trouvait le comité de guerre, dirigé par le délégué général de la colonne. Il était chargé de la coordination des opérations de la colonne. À côté du comité de guerre se trouvait le « conseil technico-militaire ». Il était composé des militaires de métier qui pouvaient être présents dans la colonne et avait à sa tête un représentant. Il était chargé d’assister le comité de guerre dans ses décisions.

Cependant, aucun délégué, de quelque rang qu’il soit, malgré sa responsabilité représentative, ne pouvait jouir de quelque privilège attaché à son grade ou d’un commandement hiérarchique.

Le gouvernement républicain, souhaita intégrer les milices de la CNT-FAI au sein de l’armée populaire de la république. Les anarchistes espagnols y étaient opposés. Durruti expliqua les raisons idéologique de ce refus :

   « Je pense […] qu’une milice ouvrière ne peut pas être dirigée selon les règles classiques de l’Armée. Je considère bien que la discipline, la coordination et la réalisation d’un plan sont des choses indispensables. Mais tout cela ne doit pas être compris selon les critères qui avaient cours dans le monde que nous sommes en train de détruire. Nous devons bâtir sur de nouvelles bases. D’après moi, et d’après mes camarades, la solidarité entre les hommes est le meilleur stimulant pour éveiller la responsabilité individuelle, qui sait accepter la discipline comme un acte d’autodiscipline. […] le but de notre combat est le triomphe de la révolution. Cela signifie non seulement la victoire sur l’ennemi, mais aussi un changement radical de l’homme. Afin que se réalise cette transformation, il est essentiel que l’homme apprenne à vivre et à se conduire comme un homme libre, apprentissage où se développeront les facultés de la responsabilité et de la personnalité, qui le rendront maître de ses propres actes. […] Le combattant n’est rien d’autre qu’un ouvrier utilisant le fusil comme outil, et ses actes doivent tendre au même but que l’ouvrier. Dans la lutte, il ne peut pas se conduire comme un soldat qui se laisse commander, mais comme un homme conscient, qui comprend l’importance de ses actes. […] Si notre appareil militaire de la révolution doit être soutenu par la peur, alors nous n’aurons rien changé, si ce n’est la couleur de la peur. C’est seulement en se libérant de la peur que la société pourra se construire dans la liberté. »

Discours de Buenaventura Durruti, in Abel Paz, Durruti en la Revolución española, 2004.

Buenaventura Durruti

Buenaventura Durruti

Automne 36, les milices confédérales furent militarisées, contre la volonté de la majorité des miliciens. Bonjour la discipline crasse et la hiérarchie. Le 20 octobre, histoire de bien mettre la main sur tous ces miliciens qui s’étaient battus pour une révolution sociale et libertaire, tous les régiments affiliés à des partis ou des syndicats furent supprimés.

Les milices furent donc intégrées aux régiments et divisions de l’armée populaire régulière, et les miliciens se firent soldats, assujettis à la discipline militaire traditionnelle.

Ensuite, cibles des franquistes et des communistes…  Franco, Marty la Muerte !

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