chacun cherche son chat (15 mai 2015)

C’est bien connu, par « cheu » nous en Ardèche, comme on s’refuse rien, on a les trois sources de la Loire, le plus long fleuve de France : l’authentique parce que c’est sûr que c’est elle puisque le touring club  l’a aménagée en 1938, la géographique puisque c’est celle qu’on retrouve depuis des lustres dans les livres de géographie et enfin la véritable parce que vraiment la vraie , zone cadastrale n°87…

logo chatLa même embrouille, on la retrouve pour un brave matou hérissé… Un chat noir, deux histoires sur son apparition en France. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits…

Nous vous laissons choisir laquelle de ces deux histoires vous paraît la plus crédible…

Premier texte paru dans le combat syndicaliste n°382 de septembre 2013 :

Comment j’ai ramené le « chat » en France !

Le « chat », oui, ce célèbre logotype du syndicat CNT, a une histoire. Les lecteurs et lectrices du  Combat Syndicaliste sont tellement habitués à le voir qu’ils pourraient s’imaginer que depuis des lustres, parce qu’il illustre nos affiches et nos autocollants, il est avec nous et va ronronner dans nos réunions pour toujours… Mais détrompez-vous: ce chat a une histoire bien à lui, en véritable rebelle, il se balade de gouttières en toitures depuis des années. Pas question de l’inscrire au répertoire des propriétés industrielles ou de déposer la marque !

Ainsi on le découvre en 1918 outre-Atlantique. Son dessinateur serait Ralph CHAPLIN qui lui-même se serait inspiré des croquis de l’affichiste Théophile STEINLEN, mais quelle que soit la technique de dessin, fait avec finesse à l’encre de Chine ou barbouillé à la peinture murale, il symbolise la rébellion !

Aux Etats-Unis, il est associé au syndicat IWW (Industrial Workers of the World). A New York, on a pu le voir décliné en mode tee-shirt lors de la grève de 2004 chez Starbucks Coffee: il était alors imprimé à l’encre verte du meilleur goût ! Un véritable bouillonnement chromatique !

En 2009, les Editions libertaires publient  La Lutte des signes de Zvonimir NOVAK, qui s’interroge sur le retour de ce chat en France: « Le Chat noir courroucé serait-il donc parti de Montmartre, le quartier village de STEINLEN, pour les Amériques ? Il est revenu un siècle plus tard par on ne sait quel moyen. » En 1988, précise l’auteur, l’Organisation communiste libertaire (OCL) avait utilisé un chat noir dans un cercle puis l’avait abandonné.

Aujourd’hui, pour  Le Combat syndicaliste, je vais retracer le parcours chaotique de cet animal.

Tout commence en 1981, dans cette bonne ville de Lyon, capitale de la Résistance, comme vous le savez ! Plus précisément dans le quartier de la Croix-Rousse, où un collectif d’habitants du quartier résiste encore aux promoteurs immobiliers qui, avec l’aide de la mafia du béton, veulent rénover nos maisons jugées insalubres.

Pour lutter, les habitants se dotent d’un journal de quartier intitulé  L’Écho des pentes, une référence à  L’Echo de la fabrique que publiaient les Canuts en 1834.

Au début de l’ère Mitterrand, nous sommes une dizaine de personnes à nous investir dans le comité de rédaction.

Autour de nous gravitent d’autres associations du quartier et des commerçants, mais aussi des théâtres et des salles de spectacles. Le terrain est favorable. Ainsi, notre petit journal est tiré à quatre mille exemplaires pour être distribué dans les boîtes aux lettres des immeubles – à l’époque, les digicodes étaient inconnus et nous pouvions « nous bambanner dans les allées ».

(En patois lyonnais: se promener dans les cours d’immeubles.)

J’ai la lourde charge financière de l’imprimer en offset à l’imprimerie ISA de la rue Burdeau dont je m’occupe et rapidement va se poser le problème du financement. Parmi toutes les solutions légales envisagées, l’une nous intéresse: il s’agit de reprendre le mode de fonctionnement d’une revue berlinoise intitulée  Radikal.

Ce périodique équilibre ses finances en incluant des publicités payantes -classique modèle, me direz-vous-, mais, dans ce cas précis, les encarts publicitaires ne concernent que le « mouvement » à savoir une compagnie de taxis autogérés, des restaus alternatifs, des boutiques de fringues ou des ateliers de mécaniques pour vélos.

Et ça marche !

Ce journal se propage avec succès sur la scène alternative locale. En avril 1981, après de multiples débats houleux sur la « pub » et « l’argent », je m’envole donc en direction de l’imprimerie de la Oranien Strasse en plein Kreuzberg pour rencontrer nos homologues berlinois.

Les acteurs du mouvement sont des gens actifs et accueillants. Je fais du tourisme militant (le célèbre 1er Mai de Kreuzberg !) et c’est ainsi que je découvre, peint au pied des maisons occupées, dessiné sur les portes ou flottant en drapeau, un symbole qui me parle tout de suite: le chat rebelle ! Tout de suite j’interpelle mes amies, je recherche des informations, mes amies imprimeuses me parlent d’une revue typographiée sur platine Heudelberg que publiaient des Berlinois immigrés à New York au début du XX° siècle.

Dans un centre de documentation, je découvre une brochure ancienne le représentant: ce chat est un élément d’un dessin symbolisant une petite ville, plus précisément les toitures d’un quartier qui effectivement pourrait être Montmartre (STEINLEN ?). Ainsi, notre animal se dresse fièrement sur une cheminée d’immeuble. Quant au cercle bien rond qui l’entoure, c’est en réalité la pleine lune !

En 1983, le mouvement des squatteurs, essentiellement situé à Kreuzberg, s’est emparé de ce symbole. Le chat dans un cercle est proche du A cerclé, mais moins marqué politiquement. Il vise un « public » plus large !

La « scène » est aussi composée d’autres courants révolutionnaires (Rosa Luxembourg’s not dead !) et « nous avons besoin de toutes les forces ! » (en allemand dans le texte !).

Dès mon retour, l’idée des publicités payantes est rejetée pour notre mensuel, mais je suis déjà passé à autre chose: la déclinaison de ce chat à toutes les sauces, notamment en sérigraphie sur tee-shirts et comme symbole de  L’Echo des pentes que je vais diffuser de partout où je passe. De la lutte du Bourdigou (Pyrénées-Orientales) au camping libertaire de Forcalquier (autogestion et  dolce vita dans les Alpes-de-Haute-Provence) qu’anime avec brio l’OCL, tant est si bien qu’en 1985, séduit par les débats de fond au bord de la piscine et trouvant si humaine cette organisation, je décidais d’adhérer !

Rapidement on me confia la haute mission d’imprimer le bulletin interrégional de cette organisation. Là encore, j’avais toute liberté pour maquetter ces quelques feuillets et j’en profitais donc pour inclure ce « logotype » dont décidément je ne pouvais plus me passer, allant même jusqu’à réaliser pour cette organisation, en 1989, une affiche contre la guerre en Irak qui s’annonçait avec ce chat comme seule illustration ! En 1991, victime collatérale de cette guerre impérialiste et condamné pour dégradations à une forte amende, je décidais de retirer mes croquis du militantisme et démissionnais de l’OCL. Mais je repris vite du poil de la bête en m’investissant dans la sérigraphie.

Courant alternatif, après mon départ ne reprit pas à son compte ce logo animalier.

Il faudra attendre 1992 pour que la CNT s’empare du matou avec les trois lettres gravées sur le torse, c’était assez osé ! Mais au fil des ans, le logo est redevenu authentique, plus besoin de l’estampiller, il représente désormais le syndicat.

Aujourd’hui, cette allégorie de la révolte est largement reprise sous différentes formes: les syndicats CNT/PTT n’en ont gardé que la tête tandis que le syndicat Santé social inaugure un chaton rebelle pour les luttes des crèches ou le dote d’une seringue dans les pattes !

Ce chat est une véritable réussite, nous pourrions réaliser une exposition de toutes ces versions ! Personnellement j’ai en archives quelques originaux: si l’idée vous séduit, contactez  Le CS et on s’organise !

Papy (New York, juillet 2013)

Deuxième histoire, en réponse de la première :

A propos d’un chat hérissé

Je viens de lire l’article « Comment j’ai ramené le “chat” en France ! » signé de Papy, paru dans le Combat syndicaliste n° 382 de septembre et, ma foi, je suis fortement surpris. Je le suis dans la mesure ou je suis le « créateur » du logo CNT et que cet article propose une version ambiguë de la « postérité » du fameux chat ! Voici une autre version, je l’écris sans autre prétention que celle de préciser comment s’élabora le logo du chat hérissé.

Lorsque des camarades de la CNT-RP à la fin des années 80 ont parlé de trouver un logo spécifiquement CNT, j’ai tout de suite pensé à utiliser un chat ! Je venais de sortir d’une formation graphique dans laquelle j’avais été particulièrement « éclairé » sur l’utilisation de l’accroche, certes sous le signe publicitaire mais ma formation ne demandait qu’à être détournée pour une finalité militante. Je connaissais déjà le fameux chat des IWW que j’avais très vite remarqué dans leur journal et sans doute, dans quelques livres en anglais sur cette organisation.

Comment j’ai fabriqué le logo ?

palissade
J’ai d’abord dans un premier temps décalqué sa silhouette que j’ai isolée. Ensuite, je l’ai inséré dans un cercle. La forme du chat – on peut le vérifier – n’a pas été modifiée sinon légèrement au niveau de la queue. Précisons que ce chat de gouttière reposait sur une palissade et, si ma mémoire est bonne, il n’était pas encore distinct de cet ensemble. C’est en retour du logo CNT que, par la suite, les IWW l’ont, semble-t-il, repris ! Voilà de quoi je suis le protagoniste, celui d’avoir créé un logo en partant du chat hérissé qui illustrait la presse des IWW.

Pourquoi j’avais choisi ce chat ?
D’abord une inclinaison toute personnelle, j’aime beaucoup cet animal qui avait accompagné ma jeunesse et dont le comportement à la fois distant et parfois très familier me fascinait… mais, bien sûr, ce qui prévalut c’était d’abord une identification avec le chat des Wobblies : un chat de goutière, non apprivoisé, sauvage et qui refuse la gamelle ! Comme chacun peut le constater, il n’y a aucun rapport entre la silhouette de ce chat et celui de l’OCL que propose le camarade Papy. Mais la filiation est directe pour celui que j’ai utilisé pour le logo CNT ! A Paris dans les années 70 et 80 – comme je l’ai dit ailleurs –, je n’ai aucun souvenir d’avoir vu un chat comme symbole et qui m’aurait inspiré à le reprendre. Une seule fois, je me souviens d’avoir vu dans une manif, quand et où ? je ne sais plus… un chat sur un drapeau noir. (J’ai retenu que c’était des camarades allemands ou un seul individu qui le brandissait.) En revanche, je n’ai aucun souvenir sur celui de l’OCL.

Par la suite, des années après, j’ai pu effectivement voir un chat sur une affiche ou un document de cette organisation. Mais ce chat demeura invisible et quelque soit la date où il apparut, il n’eut aucun impact dans le mouvement ni auprès de la population.
Quant à ce logo CNT, sur le moment il n’a pas fait tout de suite l’unanimité et certains camarades demandaient pourquoi un chat ? C’est progressivement qu’il a fini par être admis surtout à partir de 1995, pour la raison que les camarades constatèrent sa bonne visibilité et son succès. Ensuite, des milliers de tracts l’ont définitivement popularisé.

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Dans son article du CS, le camarade parle de l’année 1992 à partir de laquelle « la CNT s’empare du matou ». Ce qui n’est pas exact puisque au moins sur Paris il est déjà utilisé dès 1988 ! 

Le bulletin ci-contre est daté d’octobre 89.

On le retrouve dans le livre des éditions CNT-RP (Aubanar : Éditions créées par Jean-Louis Phan-Van leur principal pilier) : L’Ethique du syndicalisme de Pierre Besnard imprimé en 1990).

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C’est pourquoi la version que donne Papy ne correspond pas avec celle du chat CNT ! Jusqu’à son article, je n’avais jamais publiquement revendiqué une quelconque responsabilité ou à de rares occasions, le plus souvent en privé lorsque des camarades demandaient l’origine de ce logo. Même à la CNT, la plupart des militants ignorent cette histoire, seuls les vieux pourraient la confirmer mais beaucoup ont quitté cette organisation. Les autres se taisent car je l’ai moi aussi abandonné !

Mais soyons clairs et sachons relativiser les propos de cette contribution, on ne parle que de chat… pour autant ne sous-estimons pas les petites histoires qui parfois sont éclairantes ! De toute façon, c’est à travers mon activité militante que j’ai réalisé ce logo, au sein d’une démarche collective où l’apport individuel ne s’exerce qu’à cette condition. Celui-ci ne m’appartient donc pas. Les précisions que j’apporte sont donc anecdotiques.

Toutefois, à sa façon, la petite histoire éclaire la mémoire militante qui opère des oublis, des exagérations ou même propose des versions différentes de la réalité. Mais au-delà de la paternité personnelle de Papy ou de ma pomme, je retiendrais que la symbolique du chat devait correspondre à une époque et à une sensibilité susceptible de bien l’accueillir… ce qui explique que plusieurs personnes – en même temps ou pas – ont eu la même idée ! Incontestablement la silhouette du chat hérissé a exprimé la rébellion et pendant un temps une organisation comme la CNT a pu l’incarner mais depuis c’est une autre histoire et même, surtout à la CNT région parisienne où il paraît de plus en plus probable que ce chat a perdu son esprit rebelle et a fini par être domestiqué !

Jean-Louis Phan-Van