Archives de catégorie : chroniques

l’anarchie, une amie de cinquante ans

Ce texte, daté du 26 mars, est paru dans https://monde-libertaire.net/. Allez donc vous promenez sur ce site, une bonne façon de suivre l’actualité avec un regard différent.

À celui qui sema une graine d’anarchie dans ma tête de môme.

Jef avait neuf ans. Il apprenait le BL-A-BLA dans une petite école. Le temps des foutues plumes « sergent major », des porte-plumes, du corrector avec ses deux flacons, des buvards, sans oublier les pleins et les déliés.
La télé se démocratisait, dans le sens de mise à la portée du plus grand nombre.

Jef était pote avec un petit brun assez rigolard, Luis, qui était un as du ballon rond. En revanche au niveau scolaire, il collectionnait les matchs perdus à l’extérieur. L’extérieur de Luis étant l’école tant il semblait chez lui partout ailleurs. Luis faisait tout pour passer en sixième. Juste pour voir des étoiles dans les yeux du patriarche.
Le grand-père de Luis avait la peau toute burinée de quelqu’un qui avait passé une bonne partie de sa vie à l’extérieur, et pas forcément dans de bonnes conditions. Jef le respectait par crainte de son regard d’aigle. Il ne savait rien de lui, n’était même pas sûr de l’avoir entendu prononcer une seule phrase entière. Il était généralement assis sur un fauteuil en train de lire le journal ou alors, les deux coudes sur la table, il écoutait la radio.

Quand Jef allait faire ses devoirs chez Luis, il n’osait pas lever les yeux surtout quand ils récitaient leurs leçons en bousillant complètement une des deux occupations favorites du respectable aîné. Luis avait beau lui dire qu’il avait la cote avec avi Angel (pépé Angel), c’est toujours avec une certaine appréhension que Jef s’approchait du vieil Ibérique. Il n’allait pas tarder à entendre sa voix rocailleuse.

Le printemps était là depuis un moment, les grandes vacances se rapprochaient. Avant elles, la remise des prix avec la bise du maire et son haleine à fabriquer des cancres. Plus que deux mois de classe, bientôt les compositions avec la rituelle dictée tirée d’un texte sérieux et moralisateur comme toujours.

Perdu au fin fond de la province, le petit village de Jef ronronnait tranquillement bien loin de se douter de ce qui se jouait dans la capitale et dans de nombreuses grandes villes. Et puis des nouvelles commencèrent à arriver par bribes. Il était question d’étudiants, surtout d’un rouquin. Et puis on parlait de manifestations, de pavés, de barricades, de CRS, d’occupation de la Sorbonne.
Tout ça ne dispensait pas Jef et ses collègues de devoirs bien fournis. Ce qui était synonyme de goûters chez Luis.
Un jour, en arrivant, les deux potes trouvèrent avi Angel agrippé au vieux poste de radio « grandes ondes », pas encore la bande FM.. Dès que la réception d’une station laissait à désirer, il tournait frénétiquement la molette pour vite se caler sur une nouvelle source d’informations. Il avait les yeux pétillants et sautillait sur place. La radio distillait des nouvelles de ce qui se passait essentiellement à Paname.

– A las Barricadas! A las Barricadas! por el triunfo de la Confederacion !
Et Jef assista ébahi au spectacle d’un vieil Espagnol dansant une sardane, donnant la main à des amis invisibles et chantant d’une voix tonitruante.

Et Angel commença à parler et ne s’arrêta plus. La république espagnole, son père, ses deux frères, ses copains, tous cénétistes. Et puis cette « marde » de Franco. La collectivisation chez lui en Catalogne. Les rêves fous partagés avec des villages entiers. Le départ pour le front à 23 ans, un foulard noir et rouge pour cacher la grosse boule dans la gorge de laisser sa mère et ses sœurs. Le goût de la faim, de la boue, du froid et du sang. Et la nuit qui s’installe dans les yeux du copain tombé juste à côté de lui. Et le repli, le départ pour la France « terre d’asile » avec la planque pour éviter les camps d’internement, et les fragments de nouvelles qui parviennent par bribes. Et toutes ces personnes – connues et aimées – emportées par la tempête, mortes ou disparues.
– Viva la muerte ! Carognes de franquistes de marde !
Et le maquis dans les Alpes avec quelques compañeros. Et la neige aussi froide qu’en Espagne. La nuit qui s’installe dans les yeux du copain fauché par la balle d’un enfoiré de milicien français. Encore une fois trop de morts, trop de sang. Quelques rares survivants. Et puis ce besoin de laisser couler beaucoup d’eau non pas pour oublier, mais pour faire sans. Trop de chagrins.
Voilà que maintenant ces jeunes venaient agiter la marmite à souvenirs.

– A las Barricadas! A las Barricadas! por el triunfo de la Confederacion !

Vinrent les premiers témoignages de manifestations avec son lot de charges, de lacrymos, de pavés et de barricades. Les parents de Luis n’avaient pas la télé. Les parents de Jef en avaient une, Claude Pieplu racontait les Shadoks, Nounours endormait les plus petits. Les infos étaient réservées aux adultes. Alors pour ce qui se déroulait dans les rues parisiennes, Jef devait faire appel à son imagination. La dernière barricade qu’il avait vue sur le petit écran, c’était celle de Marius, de Gavroche. Alors Jef s’imaginait des jeunes qui se faisaient tirer comme des lapins par des hommes en uniformes. Dans son imaginaire de môme, les rues de la capitale étaient à feu et à sang. Jabert et ses collègues faisaient leur sale boulot à la perfection : six cents interpellations le 3 mai, quatre cents le 6 mai. Il imaginait son petit village de huit cents habitants déserté par un coup de matraque magique.
Et puis, comme dans les westerns, les grosses organisations syndicales arrivèrent sur leurs gros chevaux pour être sur la photo. Vers la mi-mai la grève gagna les entreprises.
Le dix-sept fut une date historique pour Jef : l’ORTF était à son tour paralysé et on diffusa des films pour faire patienter les téléspectateurs. Il n’avait rien contre « Cinq colonnes à la une » mais grâce aux événements il put découvrir « Crésus » de Giono avec Fernandel, « Guerre secrète » un film à sketchs très sombre avec Bourvil son idole et d’autres films oubliés parce que moins marquants.
Il pouvait veiller tard, son institutrice était, elle aussi, en grève. Et comme il n’y avait plus d’essence, même les tracteurs faisaient la grasse matinée, le boucher ne venait plus sur la place en klaxonnant à 8h du matin. Seuls quelques coqs faisaient crânement leur job de réveille-matin. Aucune solidarité avec les grévistes… C’est peut-être le jaune de leur origine qui leur était resté dans la tronche.

Las, un peu avant la fin du joli mois de mai, Avi Angel cracha sur la route avant de jouer les oiseaux de mauvais augure :
– Bah ! les commounistes, ils vont encore touer la révolucion…
Et il raconta les milices obligées de s’intégrer aux Brigades Internationales farcies de mouchards à la solde du Komintern. Et l’épisode de la poste centrale de Barcelone en mai 37 lorsque CNT, POUM essayèrent de résister héroïquement face aux staliniens plus nombreux, mieux armés avant de devoir céder. Et la répression féroce qui suivit. Et les assassinats, les disparitions des compañeros. Et la continuation de la sale besogne sur le sol français.
– Staline pour touer la révolucion, il a embrassé Franco la marde sur la bouche. Les commounistes francés, ils vont sé faire baiser par De Gaulle…

Quelques jours plus tard, Jef fut témoin d’un évènement d’une infinie tristesse : Avi Angel, le vieux bloc de granit qui avait connu toutes les galères possibles, était en train de pleurer en silence, sans chercher à se cacher. Il avait entendu au poste qu’un accord sur le protocole de Grenelle avait été conclu entre syndicats, patronat et gouvernement.
Avi Angel sortit le mouchoir à carreaux, se moucha bruyamment, regarda les deux mômes en face de lui tout embêtés et prêt à y aller de leurs larmes.
Alors le vieux guerrier fit un petit sourire forcé et leur dit : « horosement qu’il y a les commounistes pour faire des connéries sinon on s’ennouierait… »

Exit Mai 68…

Epilogue : Des années plus tard, alors que Jef était allé voir le patriarche…
« Yé dois tou lé dire, yé pris ma carte au parti commouniste…
– ???
-Yé vais bientôt finir ma route alors si quelqu’un dois mourir, autant qué sé soit oun commouniste… »

 

Victimes

article paru le 23 juillet sur le monde libertaire en ligne

2017. Séoul, dans un mur, une boite à température contrôlée. Environ quatre fois par semaine, un bébé y est déposé. Cet abandon déclenche une alarme qui alerte des assistances maternelles. C’est beau comme un vélib…

« Nous, on est les pauv’s tits fan-fans, / les p’tits flaupés, les p’tits foutus / à qui qu’on flanqu’ sur le tutu :
les ceuss’ qu’on cuit, les ceuss’ qu’on bat, / les p’tits bibis, les p’tits bonshommes, / qu’a pas d’ bécots ni d’ suc’s de pomme, / mais qu’a l’ jus d’ triqu’ pour sirop d’ gomme / et qui pass’nt de beigne à tabac. […]
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En avant, marche !

Article publié le 30 mai sur le Monde libertaire sur la toile

C’est l’histoire d’un Monsieur Lambda qui a pour toutes richesses un loup, une chèvre et un chou. Y a une rivière avec de la flotte. Une barque… Et la possibilité pour Monsieur Lambda de faire traverser une seule de ses « richesses » à la fois.
Cruel casse-tête… Comment faire pour ne pas laisser seuls, en tête à tête, la chèvre et le loup, le chou et la chèvre sinon gros problème. Continuer la lecture

Les habits neufs du châtelain

Article publié le 9 avril sur le Monde libertaire sur le net

L’est bien biau not’ seigneur du châtiau. Rien qu’à le zieuter, nous donne des frissons. C’est point tous les jours qu’on peut l’voir parader par nos ch’mins alors, quand ça s’passe, faut pas l’rater. A matines, dans la chapelle du domaine, toujours l’premier à s’faire voir le missel à la main mais par nos ch’mins, y a risque de boue et de mauvaises rencontres. Continuer la lecture

Pas la frite

Article publié le 22 janvier sur le Monde libertaire sur le net

L’interview intégré est précédemment paru sur ce blog le 21 janvier.

Allez vite, sur le pouce, une barquette de frites…
Il s’approche du comptoir, se faufile because la foule, écrase quelques arpions imprudents…
Dehors, ça chauffe, ça pétarade, ça sloganise, ça s’organise.
Des frites bien croustillantes… Pour les poulets, suffit de se servir dehors. Continuer la lecture

Autour d’une pizza

Article publié le 24 octobre sur le Monde libertaire sur la toile

« Bon, on a fini par te coincer alors va falloir que tu nous dises ce qu’on veut entendre… »
L’homme, poings fermés, regarde l’homme recroquevillé sur sa chaise.
« Bien, puisque Monsieur s’enferme dans son mutisme, nous sommes le 6 janvier, tu vois l’heure sur la pendule ? A partir de maintenant te voilà en garde-à-vue… » Continuer la lecture

repas gâché

article publié le 12 octobre sur le Monde libertaire sur la toile

« C’est vrai qu’ils sont plaisants, tous ces petits villages,
Tous ces bourgs, ces hameaux, ces lieux-dits, ces cités
Avec leurs châteaux forts, leurs églises, leurs plages […] »

Monsieur Lambda laisse Madame conduire, les yeux sur la carte.
Bientôt midi et toujours pas trouvé le petit restau spécialisé dans les spécialités locales. Continuer la lecture

Le fugitif

article publié le 14 septembre sur le Monde libertaire sur la toile

«Ad augusta, per angusta!» Une personne anonyme marche anonymement.
Il n’en faut pas plus pour que tout un chacun se retourne sur son passage. On se fait toujours remarquer lorsque l’on souhaite être anonyme… Le visage est dissimulé, la forme semble ne pas toucher le sol. Les quolibets vont bon train… La tenue fait appel à une religion d’un autre temps. Continuer la lecture

Caumare

article publié le 21 août sur le Monde libertaire en ligne

43.5 / 43° 30′ 0 » Nord. 4.11667 / 4° 7′ 0 » Est. Monsieur Lambda, allongé sur le ventre, a adopté la position du bronzeur couché. Monsieur est seul, Madame a renoncé à ses congés payés pour qu’une collègue puisse en profiter et ainsi accompagner son fils gravement malade… Continuer la lecture