Pas la frite

Article publié le 22 janvier sur le Monde libertaire sur le net

L’interview intégré est précédemment paru sur ce blog le 21 janvier.

Allez vite, sur le pouce, une barquette de frites…
Il s’approche du comptoir, se faufile because la foule, écrase quelques arpions imprudents…
Dehors, ça chauffe, ça pétarade, ça sloganise, ça s’organise.
Des frites bien croustillantes… Pour les poulets, suffit de se servir dehors.

JOSEPH – Bonjour Aurélien.
AURÉLIEN – Bonjour Joseph.

JOSEPH – Tu t’es fait interpeller le 15 septembre dernier, jour de manifestation contre la Loi Travail, à Alès. Cette interpellation t’a immédiatement valu une nuit en cellule de garde à vue au commissariat. Peux-tu revenir sur cette journée du 15 septembre ?
AURÉLIEN – Oui. La manif s’était bien passée. C’était surtout des retrouvailles après les mois d’été. Nous nous sommes tous retrouvés, syndiqués et non syndiqués, comme à l’ordinaire devant la sous-préfecture. C’était important d’être là ce jour-là, car il s’agissait de se transmettre les uns aux autres, le désir d’une reprise du mouvement social du printemps 2016.
JOSEPH – Tu participais déjà au mouvement alésien contre la Loi Travail au printemps ?
AURÉLIEN – Au début, ce n’était pas avec assiduité. Mon activité professionnelle m’avait conduit à Grenoble, et c’est là que j’ai fait mes premières manifs contre cette Loi. C’était presque par hasard. Je bossais beaucoup à ce moment… Je n’ai été manifester sur Alès qu’à la fin mai, et j’avoue que ça m’a bien plus ! J’y suis donc retourné de plus en plus régulièrement jusqu’à la trêve estivale.

JOSEPH – Qu’est-ce qui explique, selon toi, ton adhésion au mouvement alésien ?
AURÉLIEN – Cela fait 25 ans que je fais des manifs, mais je ne me sens pas pour autant « militant ». C’est juste que ce monde me semble dégueulasse. Entre la loi de l’argent, la montée du fascisme et le nucléaire, on ne manque pas de raison de s’inquiéter, non ? – À côté de ça, j’ai tellement été déçu par les défaites et les trahisons passées que me réengager dans un mouvement social n’était pas si évident que cela pour moi. Sur Alès, j’ai été séduit. Ce qui m’a plu avant tout, c’est que l’opposition à la Loi Travail était dynamique, vivante. Et puis, je me suis vraiment retrouvé dans l’ambiance et le climat des manifs alésiennes qui étaient plutôt sympathiques. Même si les flics avaient des coups de speed ponctuellement on n’était pas non plus dans le grand spectacle des barricades et des combats au corps-à-corps ! …Tu vois, moi, je ne suis pas vraiment quelqu’un de violent, alors Alès, ça m’allait bien… [sourire triste]

La ligne bleue des fauves, poulets de combat, dressés sur leurs ergots, armés de leurs lance-patates.
Ça va pleurer dans pas longtemps…
Des frites, des frites et que ça saute !
Le Riton, tout ce qu’il veut, c’est manger sans qu’on vienne le pourrir avec le moindre tract. Bande de fainéants, tous des connards. Riton, son premier boulot, c’était à 14 ans. Pas de temps à perdre avec
Les études. Les études, c’est juste bon à retarder l’embauche. S’il avait pu, le Riton l’aurait commencé à 12 ans. Ou 10…
Pasqu’à 18 ans, c’est quiqui qui a pu se payer une R16 d’occase ? C’est le Riton. Pas ses potes qui avaient préféré aller s’abrutir en cours de philo…
Tout doucement, le Riton, il a gravi les échelons de la réussite asociale. Oui Môssieur, lui qui avait commencé comme simple manard dans la boîte de tonton, lui qui avait accumulé les travaux au black… rictus, le Riton n’aime pas les blacks… lui qui avait arrondi les fins de mois en se faisant embaucher comme colleur d’affiches, gros bras, casse-basanés pour le parti du président Jean-Marie, le seul, le vrai l’unique.

JOSEPH – Justement. Tu es accusé d’avoir jeté un pavé autobloquant sur les flics alors que les lycéens tentaient de bloquer leur lycée, à la fin de cette manifestation du 15 septembre. C’est bien cela ?
AURÉLIEN – C’est la raison de mon arrestation, oui.
JOSEPH – Mais que faisait un quarantenaire comme toi devant le lycée ?
AURÉLIEN – Nous étions une trentaine d’adultes à être là. Les lycéens étaient venus nous brancher pendant la manif pour que nous les aidions à tenir un blocus qui n’était, au final, encore qu’à l’état de projet. Et puis, il faut aussi comprendre que les lycéens ont régulièrement eu des embrouilles avec les flics lorsqu’ils revenaient des manifs sur leur lycée. Au vu de la très forte présence policière sur Alès ce jour-là et du très petit nombre de manifestants lycéens, nous avons été plusieurs à trouver important de les accompagner. Tu sais, je suis papa de trois enfants, et les gosses des autres ça interpelle mon côté protecteur de daron… C’est peut-être con, hein ? Mais c’est comme ça [sourire].
JOSEPH – Vous arrivez au lycée et avant qu’il se passe quelque chose, vous restez un petit moment là. Peux-tu me dire ce qu’il se passe pour toi pendant tout ce temps ?
AURÉLIEN – Les jeunes font des tas de palettes et alignent des poubelles. Comme les autres manifestants qui étaient, pour certains des parents d’élèves, je ne sais pas trop quoi faire. J’attends. Je discute avec des copains. Je regarde si les flics bougent ou pas.
JOSEPH – Et quand les flics bougent, justement ?
AURÉLIEN – Notre seule présence modère les flics à l’ordinaire, j’ai donc cherché à remplir ce rôle-là. Lorsqu’ils viennent démonter, puis bouger le tas de palettes et de poubelles que les lycéens avaient amassé à côté de leur barricade pendant l’heure du repas, ça chauffe un peu pour les mômes. Lycéens et poubelles volent ensemble. Certains résistent en s’accrochant à leurs palettes. D’autres se font un peu secouer et tentent de répondre. C’est donc très simplement et comme pas mal d’autres camarades présents, que je m’interpose entre un jeune et un officier qui l’excitait ; histoire d’avoir un motif d’interpellation. L’officier recule, le jeune se barre, je suis satisfait de moi. Puis c’est tout. Note que c’est ce même officier qui m’a arrêté par la suite…

Photo extraite d’une vidéo de L.P. du 15.09.2016 – Les adultes présents s’interposent pour préserver les jeunes, juste après le déblayage des palettes et poubelles par la police.

Photo extraite d’une vidéo de L.P. du 15.09.2016 – Les adultes présents s’interposent pour préserver les jeunes, juste après le déblayage des palettes et poubelles par la police.

Le Riton, il sait où il est, pourquoi il y est et grâce à qui il y est. Toujours du côté du manche. Rien à foutre des abrutis qui ne pensent qu’à gueuler contre leurs conditions de travail. Il leur faudrait des coups de trique, un chef, un gouvernement qui ne cède pas à la première manif.
Bon, d’accord, les socialos cognent fort sur la racaille. Mais avec Jean-Marie, ça aurait une autre gueule. C’est ce qu’il disait l’autre jour à son pote Roger. Celui qui tombe l’uniforme, le soir, pour aller coller pour la fille du Président…

JOSEPH – Et après ?
AURÉLIEN – [sourire crispé] Cette manif, je la sentais pas. Mais si j’avais su qu’ils m’arrêteraient pour un jet de pavé ce jeudi-là, crois-moi : je ne serais pas venu sur Alès ! Mais à ce moment précis, les flics reprennent position devant le lycée et les jeunes ne bougent pas. Ils lancent des slogans plus par impuissance que par volonté d’en découdre. Je n’envisage pas un seul instant que les affaires peuvent reprendre à ce moment-là. Et puis j’ai la dalle ! Alors, je pars me commander des frites avec un copain au snack le plus près.
JOSEPH – J’ai constaté (j’étais présent) que c’est dans le snack qu’ils t’ont interpellé. Cela signifie-t-il que tu étais au snack quand le pavé a été jeté ?

Le Riton commence à tanguer. Autour de lui, ça beugle, ça commente, ça complote. Des jeunes et des moins jeunes. Le Riton, le regard jaune pastis, toise avec mépris tous ces fainéants qui salissent « son » snack, « sa » ville, « son » pays… Regrette juste de ne pas pouvoir aller donner un coup de main aux policiers. Ne cracherait pas sur l’alliance des patriotes et de la matraque. Et ce connard qui le bouscule pour retourner dans la rue.
Le Riton n’a toujours pas eu ses frites et ça, c’est juste le truc à le faire devenir agressif. Et puis y a Roger qui doit traîner ses rangers dans les parages. Encore un petit jaune du moment que ce n’est pas un boat people… Le Riton sirote…
Roger, à cause de tous ces cosmopolites, y pourra pas être au rencard… Le Riton, il devait le voir pour… Allez, le petit frère du petit jaune avec plus de pastis que de flotte… Roger, avec ses primes de manif, il lui a dit, à la dernier réunion des patriotes du coin, qu’il voulait un truc pour mettre devant son garage, à la place du gravier… Et le Riton, c’est l’homme de la situation…

AURÉLIEN – C’est bien dans le snack qu’ils m’arrêtent, mais ce n’est pas cette fois-ci. Moi et le copain, nous y rentrons et passons commande, mais nous entendons crier. Nous décidons donc que je vais voir ce qu’il se passe dehors, tandis que lui attend notre commande.
JOSEPH – Donc, tu ressors du snack après avoir passé commande de ton repas ?
AURÉLIEN – Oui, pour rejoindre les autres adultes qui étaient devant. Sur le chemin, j’entends un énorme bruit [choc du pavé sur la barre transversale qui est au-dessus de la porte principale du lycée]. J’accélère le pas pour être devant, tandis que je vois les flics qui mettent leurs casques et prennent des boucliers. Quand j’arrive à la position où tu étais toi aussi, les flics sont déployés, casqués et boucliers en avant. Ils sont à 3 ou 6 mètres devant nous. Les lycéens semblent plutôt intimidés et un bruit court… Quelqu’un aurait entendu les flics: ils cherchaient quelqu’un qui avait des lunettes pour un jet de pavé. Tu me plaisantes quelques secondes sur mes lunettes de soleil, puis je repars pour manger mes frites. À ce moment-là, il me semble évident que les jeunes ont trop peur pour faire quoi que ce soit. En plus, les flics n’ont pas les moyens de foncer dans le tas. Cette fois-ci, je me suis dit que c’était bel et bien fini et que j’allais enfin pouvoir manger mes frites.
JOSEPH – Et ces frites, elles étaient bonnes finalement ?
AURÉLIEN – Elles étaient chères ! J’ai pas eu le temps de les manger… Lorsque je rentre dans le snack où le pote jouait au baby-foot avec des jeunes, je demande la clef des toilettes à la gérante pour aller pisser et me laver les mains avant de manger. Tandis que j’y suis, la gérante vient frapper à la porte pour me redemander les clefs. Je ne me presse pas. Je fais ce que j’ai à faire avant de manger… Puis très rapidement, j’entends tambouriner violemment. J’ouvre précipitamment et me retrouve nez à nez avec un flic casqué qui m’arrache mon sac des mains sans rien me dire. Il le fouille et il en sort ma casquette. Toujours sans rien me dire, il informe ses collègues qui étaient dans le snack qu’il a trouvé MA casquette.
JOSEPH – Je croyais qu’ils cherchaient quelqu’un avec des lunettes ?

Riton n’a plus vraiment les idées claires. Les a-t-il déjà eues ? Et puis y a ces parasites qui jouent au baby-foot… Il est où le Roger ? Un dernier petit jaune pour la route. Les jaunes qu’ils aiment, le Riton, rien à voir avec tous ces asiatiques qui commencent à nous envahir… Non, ce sont ces ouvriers qui vont prendre le boulot des grévistes… Dans son entreprise de matériaux d’extérieur, ses hommes, rien que des hommes… z’ont pas intérêt à se mettre en grève… La porte est grande ouverte pour les kamikazes qui oseraient. Il est où le Roger ?
Le Riton aimerait bien se débarrasser du truc qu’il dans son sac, le truc pour mettre devant le garage de son pote, à la place du gravier… Et le Riton, c’est l’homme de la situation…
Alors, l’homme de la situation joue des coudes pour se frayer un passage jusqu’à la porte. Pas facile avec les chaussures à bascule de la maison pastis… Pousse-toi jeune con, y a peut-être Roger dans les parages… Quoi, tu l’as veux ma photo, t’as jamais vu des lunettes de luxe. Celui qui n’a pas des « Tag Heuer – Ayrton Senna à plus de 3 000 boules à 50 ans a raté sa vie…

AURÉLIEN – Oui. Nous le pensions tous. Mais lorsque le flic s’adresse enfin à moi et tenant ma casquette, c’est pour me dire « on sait que c’est toi qui as balancé le pavé… on a des images ! ». Je manque de rire et nie immédiatement. Ce qui n’est pas vraiment dissuasif pour la police, puisqu’une flic répond derechef que « la police n’arrête jamais que des innocents… c’est bien connu ! ». Et hop ! Ils m’embarquent. Sans me mettre les menottes, puisque l’officier du commissariat d’Alès qui semblait sceptique sur mon implication signifie à ces collègues qu’il n’est pas nécessaire de me les mettre.
JOSEPH – Quand tu sors, il y a plein de monde qui est devant le snack. Ça fait quoi ?
AURÉLIEN – Putain ! Ça fait du bien ! Tu te dis que c’est pas possible qu’ils t’arrêtent comme ça et que tout le monde qui est là est témoin de la mauvaise foi policière. De quoi donner confiance en la police à la jeunesse… [rires]

Le Riton, il le voit son pote, là-bas, au milieu de ses collègues. Il en reconnait quelques-uns qui partagent ses idées… C’est nous, les gars de la Marine…

Photo extraite d’une vidéo de L.P. du 15.09.2016 – Aurélien est invité à visiter un comico

Photo extraite d’une vidéo de L.P. du 15.09.2016 – Aurélien est invité à visiter un comico

JOSEPH – Ils te chargent en voiture pour t’amener au commissariat. Comment se passe le trajet ?
AURÉLIEN – J’ai toujours pas mangé mes frites ! [sourire] Mais j’ai carrément moins faim… Et comme je ne réponds pas à leurs répliques à deux balles, ils s’énervent et m’aboient dessus tout le temps du trajet. Surtout celui que j’ai empêché d’exciter le jeune quelques dizaines de minutes plus tôt. Le même qui a commandé mon interpellation…

Roger, tourne la tête par-là, j’ai ton truc. Le Riton il ne réfléchit plus. Il a les yeux flambant « petits jaunes ». Et puis y a ce truc lourd dans son sac… Y a Roger qui regarde dans sa direction. Le Roger qui veut un truc pour remplacer les graviers. Allez, Le Riton sort le truc du sac et l’envoie à son pote en espérant qu’il l’attrape. Pas envie de revenir demain avec un autre échantillon…. Et hop le Riton, ni une ni deux, pour quelques petits jaunes de trop, se met à jouer au lanceur de poids…

Aurélien (suite) En voiture, je m’adresse aux autres en leur disant que j’ai pas que ça à faire et qu’il faut que je sois dehors le soir, au plus tard. Au tout début de mon interpellation, il est évident pour moi qu’ils se plantent et qu’ils vont rapidement s’en rendre compte et me relâcher. C’est naïf, hein ? Mais je suis convaincu que je verrais mes mômes avant qu’ils ne soient couchés. Tu vois, je fixe surtout sur le boulot qu’il me reste à faire dans ma châtaigneraie et je ne me prive pas de le leur dire : « J’ai pas que ça à faire… » que je leur répète. Je ne suis pas payé à faire des PV, moi. Je suis producteur, paysan. Mais ils s’en foutent. Pour eux, j’étais juste un morceau de barbaque à statistique judiciaire.
JOSEPH – Tu te retrouves donc sourd et en état d’arrestation quand tu rentres dans le commissariat. Comment se passe l’entrée d’un présumé « casseur de flic » dans un commissariat de sous-préfecture ?
AURÉLIEN – Faudrait-il encore que les flics d’Alès y aient crû. Et je crois qu’ils savaient pertinemment que je n’y étais pour rien. Même moi, après qu’ils m’aient dit qu’ils avaient des images, je me suis dit que c’était tant mieux pour ma gueule, puisque ce pavé, justement : je ne le lance pas.

« Riton, ça va pas ? Qu’est-ce qui te prend de nous balancer des pavés sur la gueule ?
Le Riton, il comprend pas tout mais réalise quand même qu’il a fait un truc pas défendable.

Aurélien (suite) Et puis, en deux deux, tout le monde se repère sur Alès. Les flics repèrent les manifestants et les manifestants les flics. Et chacun est en mesure de savoir qui peut faire quoi. Ils me connaissent les flics d’Alès et ils savent bien que je ne suis pas un manifestant agressif. C’est un petit pays les Cévennes. Regarde : ma femme est dans le même club de sport que la femme de l’un des flics qui m’a auditionné… Par contre, l’autre, ce bakeux jamais vu sur Alès, il continuait de me gueuler dessus. Même installé sur un banc où je garde toutes mes affaires avec moi et sans être menotté, il me gueule dessus comme un animal.

Le Roger, il est allé voir un flic de la Bac bleu marine et lui montre le snack en face. « Le lanceur est dans les chiottes »…

JOSEPH – Très rapidement, d’abord trois, puis six et enfin une petite dizaine de personnes, se retrouve devant le commissariat pour savoir ce qu’il en est et pour tenter de t’apporter du soutien. Étais-tu au courant ?
AURÉLIEN – Non. Mais je m’en doutais. Surtout à partir du moment où un mec que je connaissais et qui n’avait pas ses papiers sur lui s’est fait conduire au poste pour un contrôle approfondi. On a d’ailleurs partagé le même banc quelques minutes [sourire]
JOSEPH – Et tu es auditionné rapidement ?
AURÉLIEN – Ils vérifient d’abord mon identité dans un bureau, puis ils me mettent en cellule le temps que mon avocate arrive. Là, je sais que je ne rentrerais pas le soir à la maison. J’essaie de ne pas trop penser aux enfants ni à ma compagne pour ne pas stresser. Je finis par somnoler allongé dans la cellule. Je ne sais pas trop combien de temps passe, puis ils viennent me chercher pour mon audition.
JOSEPH – Comment ça se passe ?
AURÉLIEN – Ils me questionnent sur le jet du pavé et me demandent si je reconnais l’avoir jeté ; sans trop de conviction d’ailleurs ! Les questions sont laconiques, machinales, et entre deux questions le flic qui m’auditionne se plaint de son travail. Je lui conseille donc de démissionner [sourire], mais il me répond qu’avec le crédit et les factures, il ne peut pas [rires].
JOSEPH – En gros : le flic t’auditionne et toi tu fais sa thérapie ?
AURELIEN – [rires] oui, mais comme un vrai thérapeute, je ne dis rien. Sauf le fait qu’ils se trompent et que je n’ai jamais lancé ce pavé. Ça dure ainsi 45 minutes, puis ils me redescendent en cellule. C’est en rejoignant la geôle qu’un flic me confie « il n’y a pas grand-chose dans le dossier… » [confirmé par l’avocate d’Aurélien lors de son procès]. A posteriori, les officiers qui m’auditionneront pendant ma GAV ne semblent pas très satisfaits du « travail » de ceux qui m’ont arrêté.

« T’as vu, Riton, t’as plus à flipper. »
Le Riton a attendu quelques minutes. Il est allé bien innocemment commandé une deuxième barquette de frites, à la santé du gus arrêté par ses potes. Dans la rue, ça sent le gaz, les coups et la répression. Le Riton, sourire aux lèvres, caché derrière ses lunettes de parvenu, sort heureux : le gouvernement socialiste est en train de préparer le terrain…

JOSEPH – Tu es ré-auditionné dans cette journée du 15 septembre ?
AURÉLIEN – Non. Je ne serais ré-auditionné que le lendemain. Je passe la nuit en cellule qui avait une forte odeur pisse… Rien à voir avec mes habitudes paysannes cette odeur ! J’étais crevé, alors j’ai finis par m’endormir. On me réveille et je mange les haricots rouges d’un truc chaud qui m’est présenté comme un « chili végétarien ». Une fois mon repas fini, je tente de penser à des choses sympas en repoussant mes inquiétudes pour mes enfants et à ma femme. Je dors par intermittence. Je somnole. Le temps passe comme il peut…
JOSEPH – Peux-tu me raconter ton réveil en cellule, le lendemain matin ?
AURÉLIEN – Le jour, la nuit… tout se mélange en cellule. Je situe mon réveil au matin au moment où la femme de ménage passe dans le couloir. J’attends encore.
JOSEPH – Tu es ré-auditionné le vendredi 16 septembre. Comment cela se passe-t-il ?
AURÉLIEN – Vers 10h30 on vient me chercher pour cette dernière audition, mais c’est la même chose en un peu plus rapide que la veille. C’est un autre flic qui m’auditionne, mais toujours sans grande conviction. D’ailleurs, sa conviction à lui, je pense qu’elle devait être très différente de celle du flic qui m’a arrêté puisqu’à l’issue de mon audition, il me dira que lui aussi a « déjà été victime d’une injustice ».
JOSEPH – Pour toi, les flics savent parfaitement que ce n’est pas toi qui as jeté le pavé… ?
AURÉLIEN – Oh oui ! Ils me laissent entendre à de nombreuses reprises et certains gradés semblaient en colère contre ceux qui m’ont topé. Ceci étant dit, je ne me fais aucune illusion depuis mon audition de la veille : une machine répressive est en route, engagée. Cette machine, j’en suis la cible et personne ne l’arrêtera. Avant même d’être amené au tribunal dans l’après-midi, je sais qu’ils iront jusqu’au bout de leur erreur pour que ça ne semble pas en être une. Revenir sur mon arrestation, ça serait reconnaître qu’ils ont merdé, et plus le temps passe, plus il s’agirait pour eux de reconnaître qu’ils ont vraiment merdé.
JOSEPH – Et après cette seconde audition, que se passe-t-il ?
AURÉLIEN – Ils me remettent en cellule. J’en profite d’ailleurs pour leur demander d’en changer tellement celle où j’étais puait.
JOSEPH – Et ?
AURÉLIEN – Et rien du tout ! L’un des flics qui m’y escorte m’assure que « je finirais bien par m’y habituer »… [grimace]
JOSEPH – Tu as donc fait tes 24h de garde à vue jusqu’à la dernière minute ?
AURÉLIEN – C’est ça. Et quand arrive la dernière minute, ils me transfèrent au Tribunal d’Alès. Dans la voiture, l’un des flics me rend mon portable et je passe quelques SMS. Le trajet vers le Tribunal fut bien plus paisible que celui de JBD vers le commico !
JOSEPH – Tu es directement reçu par le procureur ?
AURÉLIEN – Non. Je passe un peu de temps dans la geôle du Tribunal avant qu’il ne me reçoive. Là, il me demande si je reconnais « les faits ». Ce qui n’était et n’est toujours pas le cas. Au cours de l’entretien, il m’apprend que quelqu’un a été blessé par le fameux pavé… Je t’avoue que ça m’a foutu un coup d’être accusé d’avoir blessé quelqu’un en plus.
JOSEPH – Et après le proc : tu vois le juge des libertés ?

AURÉLIEN – Oui, mais je repasse par la case geôle du Tribunal avant. Note que j’attends pas longtemps : il y en avait trois autres qui étaient là, et ils me font passer devant tout le monde. La peur d’un attroupement devant le Tribunal peut-être…
JOSEPH – Et ça se passe comment avec le juge des libertés ?
AURÉLIEN – Le proc lui demande de m’interdire de séjour dans le département du Gard, de me coller un contrôle judiciaire hebdomadaire dans la gendarmerie du village d’Ardèche où je vis et de m’interdire de porter et de détenir une arme…
JOSEPH – Tu es chasseur ?
AURÉLIEN – Non [rires]. Je ne suis armé que de bonne volonté et de mon matos de cultivateur… [sourire]
JOSEPH – Pardon… Reprenons… Donc : ton audience avec le Juge des Libertés ?
AURÉLIEN – Plutôt positive : le juge ne m’astreint qu’à l’interdiction d’être armé et rejette les autres demandes du proc, et voilà, c’est fini.
JOSEPH – Il te relâche ?
AURÉLIEN – Oui ! [grand sourire] J’ai du mal à l’assimiler au début, puis quand je me retrouve dans le hall du tribunal et que je vois ma compagne, des copains, des copines et des camarades, je comprends que ce premier round est enfin fini ! C’est énorme ce que ça évoque et ce que ça réconforte des têtes souriantes et amicales après s’être fait plus de 24h avec des flics dépressifs qui tirent constamment la gueule…
JOSEPH – Il y avait un petit rassemblement dehors…
AURÉLIEN – Oui et ça fait vraiment du bien de constater cette camaraderie, cette solidarité. Il y avait des gens que je connaissais, mais aussi pas mal de gens que je ne connaissais pas, dont le secrétaire de l’UL CGT qui est venu me dire qu’il était scandalisé par mon interpellation.
JOSEPH – Tu devais être crevé, non ? Tu restes un petit peu avec tout ce petit monde ou tu rentres rapidement dans tes pénates ?
AURÉLIEN – Oh oui ! Je suis naze à ce moment-là ! Mais prendre un petit peu de temps pour boire un verre en terrasse avec quelques copains, ça s’imposait. Non seulement parce que ça fait du bien à tout ce monde, mais aussi parce que boire un verre dehors, au soleil et sans l’odeur de la pisse et les limites d’une cage, c’est agréable [sourire]
JOSEPH – Ton procès a donc lieu demain : le vendredi 30 septembre. Comment appréhendes-tu cette audience ?
AURÉLIEN – …je viens de lire un article d’Édith Lefranc dans le Midi Libre d’aujourd’hui [jeudi 29.09.2016] qui est un véritable plaidoyer contre les manifestants en procédure [sur le rôle policier qu’a joué ce journal sur ce mouvement social, tous nos articles sur le sujet y font allusion].

Nous sommes deux à passer demain. Moi, pour ce jet de pavé, et Mimi, pour un jet de pétard au printemps dernier. Quand tu lis cet article et l’interview du sous-préfet d’Alès, ça donne l’impression que tout est plié d’avance. J’ai bien peur qu’ils nous en foutent plein la gueule… Demain, c’est le procès, et mon avocate n’a toujours pas eu accès aux fameuses vidéos qui permettraient de me confondre [rire nerveux]. Franchement, je ne suis pas optimiste ni pour moi ni pour Mimi. J’ai pas confiance dans cette machine judiciaire, et après ce que j’ai vécu, ceci n’a rien d’une affirmation gratuite ! Pour le moment, ce que j’espère, c’est que toute cette histoire n’affectera pas trop mon foyer…
JOSEPH – Je te souhaite bien du courage pour demain Aurélien. Et merci à toi pour cet entretien.
AURÉLIEN – Merci à toi Joseph. J’espère te revoir demain et pour le jour du rendu du jugement…
JOSEPH – J’essaierai.

Avec l’amical accord d’Aurélien ainsi que de Joseph Kacem (www.josephkacem.com) qui a réalisé l’interview.

Joseph Kacem & Léa Picard (images) pour « Les Medias nous disent qu’il pleut »

« […] L’interview a été réalisée la veille du procès d’Aurélien où il a été relaxé, le 29 septembre 2016. Depuis, le jugement des magistrats du Tribunal d’Alès a été remis en cause et dénoncé par le parquet qui a fait appel. En conséquence, Aurélien devra être de nouveau jugé à la cours d’appel de Nîmes.
En décembre 2016, il attend toujours sa convocation en Appel.
[…] » J. KACEM

Les passages fictifs concernant le Riton ne reflètent que la pensée d’un Riton comme on en croise malheureusement de plus en plus…

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