Caumare

article publié le 21 août sur le Monde libertaire en ligne

43.5 / 43° 30′ 0 » Nord. 4.11667 / 4° 7′ 0 » Est. Monsieur Lambda, allongé sur le ventre, a adopté la position du bronzeur couché. Monsieur est seul, Madame a renoncé à ses congés payés pour qu’une collègue puisse en profiter et ainsi accompagner son fils gravement malade…

Quelque part, dans la sous-section 2 de la section 4 du chapitre V du titre II du livre II de la première partie du code du travail : « Congés pour maladie d’un enfant […] Un salarié peut, sur sa demande et en accord avec l’employeur, renoncer anonymement et sans contrepartie à tout ou partie de ses jours de repos non pris, qu’ils aient été affectés ou non sur un compte épargne temps, au bénéfice d’un autre salarié de l’entreprise qui assume la charge d’un enfant âgé de moins de vingt ans atteint d’une maladie, d’un handicap ou victime d’un accident d’une particulière gravité rendant indispensables une présence soutenue et des soins contraignants. Le congé annuel ne peut être cédé que pour sa durée excédant vingt-quatre jours ouvrables. […] Art. L. 1225-65-2. – La particulière gravité de la maladie, du handicap ou de l’accident mentionnés au premier alinéa de l’article L. 1225-65-1 ainsi que le caractère indispensable d’une présence soutenue et de soins contraignants sont attestés par un certificat médical détaillé, établi par le médecin qui suit l’enfant au titre de la maladie, du handicap ou de l’accident. »

Monsieur Lambda lui avait bien dit à Madame : « Pas question de renoncer aux arrhes versés pour la location du mobile-home, c’était pas aux collègues de palier à la radinerie de son employeur… »
Madame Lambda travaille dans un Casino. Pas de ceux où les rupins vont perdre en quelques heures ce que leurs ouvriers « gagnent » en quelques mois… Plutôt un de ceux où l’on peut acheter des nouilles à crédit pour finir le mois…

Début 2013, le groupe Casino avait installé dans toutes ses boîtes et sous-boîtes un « plan congé d’aidant familial », qui fixait le principe d’une cagnotte où les salariés pouvaient déposer un maximum de 12 jours par an. Ces jours seraient ensuite redistribués à des « aidants familiaux », (accompagnants d’enfants, de conjoints ou d’ascendants malades ou handicapés). Fin août 2014, selon la direction du groupe, 235 jours avaient été cédés par les salariés et 33 demandes d’aide avaient été déposées.
Et voilou, un patron qui compte sur ses employés pour offrir un peu de solidarité inconnue dans ses rayons. Bien sûr que la CFDT avait signé des deux mains, itou la CFE-CGC, pareil pour FO. Seule la CGT n’avait pas signé.
Dans leur Palais Bourbon, les montreurs de marionnettes avaient ensuite légiféré… La solidarité devait être contrôlée sinon, on commence par se refiler des jours de congé, puis un jour on discute des conditions de travail et puis on finit par faire grève !…

Deux mètres plus loin, à vol de mouette, un gosse fait un bonhomme de sable. Monsieur Lambda le regarde en souriant. Trop cher de partir en hiver. Difficile de planter une tente en janvier à Chamonix… Alors gare à la bataille de boules de sable…
Mais le môme devra faire attention… un CRS est caché dans le décor… là-bas, le surveillant de baignade…

Monsieur Lambda se retourne, histoire d’avoir une cuisson régulière. Doigts de pied en éventail, il oublie la loi Travail, l’état d’urgence, l’état de guerre, les tas d’États… Il est en va-can-ces ! Oubliée la courbe du « chômage » qui – entre parenthèses – vient du Latin populaire « caumare » dérivé du grec ancien «kauma », signifiant « se reposer pendant la chaleur ».
43.5 / 43° 30’ 0’’ Nord. 4.11667 / 4° 7’ 0’’ Est, Plage de l’Espiguette, dans le grand sud du Sud, un an à économiser pour les congés payés.velo_opt-3

« Sur la vieille photo jaunie / C’est vos premières vacances. / Vous partez dans l’insouciance / Sur deux vélos pourris. / De tes mains tu as cousu / Pour dormir une tente. / Vous arrivez, incongrus, / Sur une plage de Charente. / Les bourges ont peur des prolos / Qui envahissent leur enclos. / Mépris, morgue compassée, / Ils vous nomment: congés-payés! […] » En avant. François Béranger.

Ce qu’il a pu l’entendre cette histoire, Monsieur Lambda. À chaque repas avec la belle-famille, il y avait droit… 1936, c’est la grève à Billancourt. Renault n’a pas encore embrassé la collaboration. Les ouvriers occupent l’usine. Ils ont juste envie que ça bouge plus que ce que le Front populaire avait prévu. Les gouvernements ont toujours besoin que la rue les stimule…

Diviser pour régner… Les congés payés, ça faisaient depuis 1853 que les fonctionnaires d’État avaient droit à 15 jours. Merci Napoléon III… Suivirent les employés du métro qui eurent 10 jours en 1900, les salariés des entreprises électriques en 1905 (10 jours) avec une longueur d’avance sur les travailleurs des usines à gaz en 1906 qui eurent aussi leurs 10 jours, et ça continue… une semaine pour les employés de bureau et du commerce en 1913, ceux de la Société des transports en commun de la région parisienne touche le pactole (21 jours) après la première boucherie. Ce n’est qu’en 1926 que la CGT inscrit le droit aux congés payés dans son programme, du bout des doigts, le genre de droit qu’elle oubliait de mettre en avant au cours des grèves ou des négociations avec le gang du patronat… La confédération préférait ferrailler sur la durée de la journée de travail et puis après tout, dans CGT, y a « Travail »…
Les congés payés n’étaient même pas au menu de janvier 36 du Front populaire. La SFIO en défendait cependant le principe mais pas… le Parti communiste…


« […] Juste avant c’était Trente-six: / Les prolos font la grève / Pour un peu plus de justice, / Plus de sous, plus de rêve. / Devant l’usine occupée, / A travers les grilles fermées, / Chaque jour tu passais, fidèle, / A mon père sa gamelle. / Les hommes fatigués sourient: / Ils défient l’Ordre Établi. / Venus des bals populaires / Des musiciens jouent des airs. […] »
(id.)

Monsieur Lambda est cuit à point. Le moment de rejoindre son camping surpeuplé. Demain, il se lève tôt pour commencer à se remettre au rythme du travail. Le travail… La loi Travail… Entendu ce matin dans le mobile-home que le Conseil constitutionnel aurait « validé » la quasi-totalité du texte.
C’est l’été, le pouvoir en profite. C’est le temps de la cuisson des « congés-payés », enfin, pour ceux qui ont pu s’accrocher au wagon. Alors on relâche l’attention, on surveille moins le vol des vautours… Et les maudites lois passent sur la pointe des pieds…
La révolution c’est un peu comme les huitres, pas les mois sans « r »… Mai, à la rigueur…
Sur le chemin du retour, Monsieur Lambda salue des cyclistes qui lui rappellent les histoires tant de fois racontées.

« […] Je vois dans le filigrane / De la vieille photo jaunie, / Derrière vos vieilles bécanes / Défiler tous vos acquis. / Toutes les générations, / Têtues, jamais vaincues. / Leurs luttes contre l’oppression, / Le Front Popu, la Sécu. / Mais la photo s’obscurcit. / Vos victoires sont bafouées. / Le monde regarde, suffoqué, / Revenir la barbarie. […] » (id.)

Monsieur Lambda sert les poings. Il a oublié de refaire son stock de cacahuètes pour l’apéro…

« […] En avant pour le grand bond en arrière!
En avant! En avant! En avant ! »

(Le père de François Béranger, militant syndicaliste en 36, avait participé à l’occupation de Billancourt)

Alors… sous la plage… les pavés ?

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